Prenez-soin de vous…
Par Thomas Cepitelli • lun 17 sept 2007 • Categorie: ThéâtrePublié en juin 2007
C’est par ces quelques mots que finit le mail de rupture que Sophie Calle reçut de G. Expliquant qu’elle ne pouvait pas comprendre ce geste, cette rupture, elle décide de demander à cent sept femmes, d’interprêter ce texte. Et c’est là que commence une des plus intéressantes aventures esthétiques de ces dernières années.
Sophie Calle a présenté cette œuvre justement intitulée Prenez-soin de vous, à la Biennale de Venise qui avait lieu cet été et dont Daniel Buren était le commissaire d’exposition du Pavillon Français.
On y découvrit donc l’interprétation de ce mail sous des plumes aussi connues que Florence Aubenas, Eliette Abécassis ou encore Françoise Hériter. Mais Calle est aussi allée chercher du côté des femmes de scène, une réponse, une manière de faire sien(ne) cette rupture.
C’est dans cette partie que l’œuvre de la plasticienne qui depuis des années travaille sur la notion d’autofiction prend toute son ampleur. On retiendra surtout quatre “lectures”.
Tout d’abord celle de Jeanne Moreau. Tout en décontraction, elle lit et commente le mail. Elle le reprend, le dissèque, l’interroge. Et là surgit toute l”histoire du rapport de l’acteur à son texte et à son personnage. L’actorat comme artisanat.
La danseuse étoile de l’Opéra de Paris, Marie-Agnès Gillot participe elle aussi à la belle aventure. Dans le décor intemporel des studios de répétition de l’Opéra Garnier elle propose quelques pas. Un déboulé, quelques grands jetés et une chute. Une histoire d’amour en somme. Se déroulant dans sa force, sa technique aussi et son incontournable chute.
Une autre grande danseuse a répondu oui à l’invitation de Sophie Calle. c’est Priyadarsini Govind. Elle est avec Alarmel Valli, une des plus illustres danseuses de Bharata Natyam. Cette danse classique indienne est éxécutée en règle générale d’après un poème. Chaque geste accompli par la danseuse venant se substituer à un mot, une phrase. Une sorte de traduction gestuelle qui fait de la danse indienne pour un public averti une danse du langage, un poème gestuel.
Enfin, comment ne pas être ému par Kiritahe Kanjuro III et sa manipulation de sa poupée Binkaro. La poupée nommée ici Sophie est toute en délicatesse. Sa manipulation respire la mélancolie, le désarroi. Dans ce décor japonisant on croirait entendre une autre histoire d’amour, la Madame Butterfly de Puccini.
En demandant à ces cent sept femmes de participer avec elle à la compréhension de ce mail, Sophie Calle semble réunir en une seule œuvre les grandes questions de l’art contemporain, qu’il soit scénique ou plastique.
Le travail collectif d’abord. Chacun à sa manière, avec son talent peut donc participer à donner de sens à un tout. Et ce n’est que l’assemblage de ces participations qui fait le ton, l’originalité mais surtout la réussite de Prenez soin de vous.
Ensuite à partir de quand un geste est artistique. Hormis les interprétations citées plus haut, il est vrai que l’on peut se demander en quoi l’étude syntaxique, comptable ou anthropologique, est de l’art. Et nous reprendrons là une définition qui est que c’est une technique au service du sens. Ce qui est exactement le travail de Calle et de ses collaboratrices.
Enfin, la question toujours rebattue de l’autofiction. C’est à dire la mise en scène du créateur au sein de son œuvre sans donner totalement les pistes du fictionnel et du réel à celui qui la reçoit. Ici, on a, peut-être, partiellement une réponse. Ce qui touche au plus intime, l’amour, la rupture, n’est en rien une révélation personnelle. Elle est, au contraire, inscrite dans un champ commun, universel.
Sophie Calle signe ici une œuvre contempaine essentielle. Tout simplement.
Prenez soin de vous, Sophie Calle, éditions Actes Sud (livre et DVD inclus).
Technorati Tags: Sophie Calle, Prenez-soin de vous, Biennale de Venise, Florence Aubenas, Eliette Abécassis, Françoise Hériter, Jeanne Moreau, Marie-Agnès Gillot, Priyadarsini Govind, Alarmel Valli, Bharata Natyam, Kiritahe Kanjuro III, Théâtre, Critique, Opinion, Culture
Thomas Cepitelli est un ancien rédacteur Théâtre du magazine.
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et bien c’est une oeuvre que j’ai vraiment envie de découvrir.mais c’est très cher, et je pense que ce n’est pas facile à offrir…bon, à voir… en bibliothèque sans doute.