Ex machina : S(p)in City
Par Julien Meyrat • mar 18 sept 2007 • Categorie: Bande Dessinée / MangasPublié le 12 juillet 2007

Mitchell Hundred, simple ingénieur des travaux publics, acquiert des pouvoirs surnaturels après être entré en contact avec un étrange fragment de métal. Désormais capable de parler aux machines, il s’improvise super-héros et défenseur des opprimés. Mais comme dans le vrai monde, ça ne marche pas comme ça, il raccroche vite et se présente aux élections. Devenu maire de New York, il s’emploie à vraiment faire changer les choses.
Avec le nombre de professions qu’ont exercées les super-héros on pourrait remplir toute une publication de l’Onisep. Milliardaire (Batman), journaliste (Superman), chauffeur de taxi (Moon Knight), scientifique (toute une tripotée de savants plus ou moins fous), avocat (Daredevil), prêtre (Preacher), cascadeur (Ghost Rider), dessinateur de comics (Green Lantern)… ne manquait plus qu’une carrière politique. Oubli réparé, de manière plus qu’originale : voici le maire.

L’auteur Brian K. Vaughan, dont nous avons déjà évoqué les petites perles (Y le dernier homme, Pride of Bagdad…), est un auteur atypique. À l’instar des frères Luna (mais sans la thématique permanente de la femme dans la société), il conçoit ses bandes dessinées comme des séries télévisées : une logique d’épisodes se succédant en saisons. Ce qui se devinait déjà dans Y… devient évident dans Ex machina : chaque tome est équivalent à un épisode d’une série de type (au hasard) Heroes, avec son découpage particulier alternant les décors et mêlant deux ou trois « plots » scénaristiques simultanés. Sauf que Vaughan, en narrateur accompli, ajoute une petite touche personnelle : les flash-back, si omniprésents qu’ils constituent la moitié de l’intrigue.
En effet, on oscille en permanence entre les événements du quotidien de Hundred devenu maire et ceux précédant son accession au pouvoir. On découvre donc simultanément sa difficile sortie du monde des justiciers (à travers une vision résolument réaliste du concept, son personnage étant en outre un hommage au célébrissime Rocketeer), la campagne électorale délicate qui s’en est suivie et la vie quotidienne de l’homme de la mairie, quelque part entre Spin City et À la Maison blanche.
Non contente d’utiliser le thème, cette BD parle aussi vraiment de politique. Hundred se décrit lui-même comme un « réaliste » sans parti, concept difficile à défendre aux États-Unis. En tant qu’ingénieur, il est pragmatique et aborde les sujets avec la tête la plus froide possible. De fait, le personnage est plutôt sympathique sous ses dehors de boy scout qui essaie de bien faire tout en sentant bien qu’il se lance dans quelque chose d’énorme. Là où un scénariste plus engagé mettrait ses tripes sur la table et sombrerait dans l’anarchisme (on imagine Warren Ellis, Frank Miller ou Garth Ennis sur le même sujet), Vaughan exploite calmement son sujet et l’étaye soigneusement, au cas par cas, de données statistiques scrupuleusement vérifiées. Aux crayons, Tony Harris gère sa petite affaire de main de maître, aussi à l’aise dans la vie quotidienne que dans le gore qu’il visite à l’occasion d’une chasse au serial killer dans ce deuxième tome.
Pourtant, à l’arrivée, cette œuvre est bien plus sympathique que captivante. La principale gêne repose dans cette structure pourtant intéressante : en matière de quantité, on a autant de fond dans un tome que dans un épisode de série TV. Or, alors qu’une série est généralement hebdomadaire, il va falloir au moins quatre mois pour découvrir le fin mot de l’intrigue avec le support papier. Une faiblesse qui n’a pas empêché l’œuvre de récolter le prix Eisner 2005 de la meilleure nouvelle série, ni de récolter une moisson de compliments de la critiques et de fans plus célèbres les uns que les autres, du Washington Post aux frères Wachowski. Des parrains plutôt flatteurs pour une BD qui se lit tout de même avec beaucoup de plaisir.
Ex machina, tome 2, Tag, scénario de Brian K. Vaughan, dessins de Tony Harris, éditions Panini Comics.
Technorati Tags: Brian K. Vaughan, frères Luna, Warren Ellis, Frank Miller, Garth Ennis, Tony Harris, Tag, Bande Dessinée, Critique, Opinion, Culture
Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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