À l’abri de rien d’Olivier Adam
Par Dobrina Clabeaut • ven 28 sept 2007 • Categorie: LittératurePublié en août 2007

Après Falaises, Olivier Adam restitue l’effondrement intérieur d’une femme vivant recluse en elle-même, comme entre les murs d’un quotidien morose, vide de sens. Exploration subtile de la détresse collective, du flot de souffrance que refoule obstinément la mer comme l’indifférence humaine aux abords de Sangatte, À l’abri de rien confirme le talent d’un auteur parvenu à maturité.
Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Les modestes et les démunis non plus. Pourtant, la banalité de ces existences mêlées et anonymes est bien celle dont Olivier Adam s’empare, pour en restituer d’une œuvre à l’autre, avec une infinie justesse, l’infime et désolante vérité. Aussi la réalité morne et grise des périphéries modernes, l’ordinaire borné, tristement répétitif, de leurs habitants sont-ils chez cet auteur les objets d’un travail de fouille, de décèlement, de retranscription minutieuse, particulièrement à l’œuvre dans ce dernier roman.
Héroïne de ce texte court, vif et aigu, Marie voit se succéder les jours, coincée entre une vie de mère au foyer sans perspective, sinon celles offertes par la concentration des grandes enseignes bordant les routes alentours, à perte de vue. Dans cette banlieue du Nord de la France comme dans tant d’autres, maisons, jardins, lotissements, commerces forment un amas confus et indistinct où tout existe à l’identique, chacun vivant, consommant, s’ennuyant de même, jusqu’à se dissoudre et se confondre : « Se lever se nourrir travailler manger voir des amis aller au cinéma regarder la télévision passer voir sa mère s’occuper des enfants faire ses comptes les magasins l’amour tout est profondément pareil ». Semblable sans exception ni temps mort : telle est le sort de ces hommes et femmes auxquels parvient à donner corps le récit Olivier Adam, par le truchement de phrases qui, rapides et sans virgule, reflètent cette humanité indissociable, son manque de variations, de particularités, d’autonomies.
De cette routine écrasante Marie finit par s’éloigner, incapable de conférer du sens à ce qui en est dépourvu, depuis bien longtemps : « Le reste c’était l’avenir et c’était pas pour nous on le savait trop bien, il suffisait de regarder autour de nous, nos parents et ceux des autres et toute la ville qui ne pensait qu’à se saouler le gueule et à oublier la pesanteur des choses ». Lucide, trop consciente de la vacuité qui fonde et justifie ceux qui l’entourent, jusqu’au mari attentif et aux enfants aimants, la jeune femme voit ses sentiments aboutir comme malgré elle à un désir de rupture, de cessation avec le monde. Happée intérieurement, Marie ne peut que céder à l’errance et la dérive. Or la ville regorge d’égarés venus d’ailleurs, clandestins et exilés livrés à eux-mêmes, aux morsures de la faim, du froid et du vent, depuis la fermeture récente d’un camp de réfugiés - Sangatte, évidemment. Rivées aux falaises dans l’attente d’un passage inespéré vers l’Angleterre, ces ombres aux nationalités éparses forment le peuple des « Kosovars ». Appellation générique, d’une aberrante commodité, elle révèle des humbles résidents la hantise du disparate, la peur de la misère et de l’étrangeté absolues incarnées par ces hommes auxquels Marie vient en aide, refusant pour elle-même ce dont eux sont privés : de demeurer à l’abri, sans plus rien à attendre.
En suivant la quête éperdue d’une femme fissurée, au seuil du gouffre, Olivier Adam donne à lire l’apprêté du désert humain que constituent ces blocs de vies calfeutrées dans le renoncement, cramponnées à l’inutile. Un texte dense, serré, haletant, qui évite l’écueil du factice et montre du malheur la nature abrupte, l’éprouvante banalité.
À l’abri de rien d’Olivier Adam, Editions de l’Olivier, 219 pages.
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