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En regardant des pleurs

Par Thomas Cepitelli • lun 1 oct 2007 • Categorie: Théâtre

Installation vidéo d’Abbas Kiarostami jusqu’au 22 Septembre

Le Festival d’Automne à Paris offre cette année un coup de projecteur sur des artistes venus du Monde Arabe. Des propositions diverses qui disent, partiellement, l’absolue richesse des pays, des cultures, des hommes et des femmes qui le forment.
Une des premières propositions, présentée au Centre Pompidou, est l’installation vidéo d’Abbas Kiarostami, Looking at Tazieh

Le Ta’ziyé, est la plus ancienne forme de théâtre en Iran. Elle conte l’histoire et le martyre du petit fils de Mohammed, l’Imam Hussein, et des siens. Ce massacre est commémoré tous les ans, et pendant quarante jours de deuil, les Ta’ziyé sont donnés pour célébrer cette période de l’Histoire qui donna naissance à la religion Chiite.

C’est la représentation de l’Ashoora Ta’ziyé, racontant le massacre de l’Imam Hussein, c’est à dire la massacre de Kerbala qui nous est proposée. Mais la captation de la cérémonie n’est projetée que sur un tout petit moniteur. Ce qu’il faut voir ce sont les hommes et les femmes qui assitent à ce rituel. En effet, sur deux immenses écrans disposés de part et d’autre du moniteur, sont projetées les images de ceux et celles qui sont venus commémorer la mémoire d’Hussein. À gauche les femmes, à droite les hommes, séparés le temps de la cérémonie, comme ils le sont lors des prières du vendredi à la Mosquée.

En nous demandant de nous préoccuper plus des sujets qui perçoivent l’objet de la représentation que de cet objet lui même, Kiarostami réussit un tour de force. En effet, si seul le Ta’ziyé nous était représenté, l’étrangeté, le manque de connaissances précises de l’histoire contée et de sa reception, nous feraient rester en dehors de l’émotion. Mais en nous montrant des hommes et des femmes en pleurs, des enfants effrayés, des hommes se soutenant dans leur détresse, Abbas Kiarostami nous permet d’avoir accès à l’universalité des larmes et des deuils. C’est, au fond, l’apprentissage des larmes qui se joue ici. Tout autant entre les aieux, les parents et les enfants assistant réellement au Ta’ziyé, qu’entre eux et nous, public occidental, assis sur des tapis persans mais dans un haut lieu de la culture occidentale.
Entre des croyants pleurant sur le massacre des leurs et des occidentaux qui regardent un objet étrange, au sens fort du terme, se tisse un lien magique. Celui de la représentation, de la signification symbolique, de la distanciation. On sait bien que ce ne sont pas des enfants morts qui sont sur scène, cependant, quand le corps de l’un d’entre eux est présenté sanglant et inerte au public, une stupeur de part et d’autre des écrans se fait sentir. Celle de la mort des enfants, de l’indicible et de l’impensable.

Mais tout autant qu’une proposition de pensée sur la force de la représentation, Looking at Tazieh, est un magnifique objet artistque. Tout le génie cinématographique de Kiarostami est présent dans la manière de filmer ces visages et ces corps.
Visages des femmes, sortant de leurs voiles noirs. Lorsqu’elles se cachent entièrement pour pleurer, l’écran nous présente alors, des vagues sombres, une mer de soubresauts, de pleurs. Visages de jeunes femmes, de jeunes filles à la frêle beauté mais aussi ceux des femmes déjà âgées, mangés par le temps. Toutes ensemble dans des camaieux de noirs que seules semblent relever la blancheur de leur teint. Le travail sur la lumière est ici absolument remarquable.
Visages des hommes, barbes drues et regards d’acier. Mais au fur et à mesure de la représentation les visages se radoucissent pour laisser place aux pleurs et à la ferveur et, lorsque l’acteur incarnant Hussein se met à chanter, toute l’assemblée se met à se frapper le cœur avec le plat de la main. C’est là tout ce qu’être ensemble veut dire, tourné vers un même objet. Représentation esthétique et rituel de foi.

Et comme le disait assez justement un spectateur averti en sortant : « Pendant quelques instants nous étions en 680 au massacre de Kerbala ».
Etre ensemble, définitivement.

Looking at Tazieh, Abbas Kiarostami.
Présenté dans le cadre du Festival D’automne et des spectacles vivants du centre Pompidou.

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Thomas Cepitelli est un ancien rédacteur Théâtre du magazine.
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