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Ruhe, la paix

Par Thomas Cepitelli • lun 8 oct 2007 • Categorie: Théâtre
Compte rendu du spectacle

Dans le parcours d’un spectateur il y a, parfois, très rarement, des moments inoubliables. Des monuments qui brilleront à jamais dans nos mémoires pour reprendre les mots d’Antoine Vitez. Le nouveau spectacle de Josse de Pauw, Ruhe, est de ceux-là.

Une grande partie de la réussite de cette proposition vient très certainement de la scénographie d’Herman Sorgeloos. Disposées les unes à côté des autres, en cercles concentriques, une petite centaine de chaises déparaillées nous attendent. Une dizaine d’hommes debout sur ces chaises nous accueillent en chantant a cappella des lieder de Schubert. Dès lors, toutes nos habitudes de spectateur-auditeur sont bouleversées.

En effet, il est d’usage d’avoir face à soi le chœur. Le son est alors diffusé de telle sorte que l’on entend comme une seule et même voix. c’est la magie du travail choral. ici,bien au contraire, de par cette disposition éparpillée et de par la proximité avec l’un ou l’autre des interprètes, on entend chaque voix comme unique mais comme faisant partie d’un tout. Le collegium Vocale de Gent signe ici une des ces plus belles prestations. Formé sur les œuvres polyphoniques de la Renaissance, l’ensemble, dirigé par Christophe Siebert sait prendre des risques en créant des compositions contemporaines et en participant à des aventures comme celles de Ruhe. Puis, de ces chaises surgissent des acteurs, habillés, comme nous, qui pourraient être nous, et qui viennent nous offrir une parole rare et dérangeante.

Les deux grands monologues sont pris en charge ici par Dirk Roofthooft et Carly Wijs. Il s’agit de textes tirés d’un livre qui avait bouleversé Josse de Pauw dans les années 80. Des paroles d’hommes et de femmes néerlandais engagés volontaires dans les SS.

Une infirmière tout d’abord. Une jeune femme d’à peine dix-huit ans qui décide d’aller aider les siens. De soigner les jeunes soldats allemands. Elle dit sa peur des visages éclatés, des jambes à amputer. Elle conte son bonheur de croiser Himmler et sa détresse à l’annonce de la mort d’Hitler : « Dès lors, je savais que tout était perdu ». Elle dit aussi toute sa peine de se remettre de cette époque où elle s’est sentie utile, plus que jamais dans sa vie.

L’autre monologue est tiré de la confession d’un ancien soldat SS. Il décrit la violence des combats, la haine des alliés, la ferveur et la joie d’être ensemble chez la SS. Il dit aussi à quel point il est toujours du côté du National-Socialisme. Qu’il recommencerait tout. Mais il explique aussi combien il ne se sent pas responsable de l’atrocité des camps, qu’il dénonce d’ailleurs. Il rappelle qu’il n’était pas responsable et que jusqu’à la preuve faite et avancée par les caméras étrangères il n’a pas cru les siens capables de cela. Il n’était pas de ceux qui donnent des ordres.

On imagine combien ces paroles sont difficiles à entendre, à accepter. Puis, au fur et à mesure on pense. On pense à ce que dit ce soldat lorsqu’il explique que les vaincus le sont toujours deux fois. Une fois aux champs de bataille, une fois dans l’Histoire puisque les vaincus sont « forcément » des assassins. On finit par prendre conscience qu’il est bien facile d’avoir un avis, un jugement sur des prises de positions ou des comportements. Ces hommes et ces femmes emportés par le cours de l’Histoire ont fait ce qu’ils croyaient bon et juste.

Et tout à coup le spectateur que l’on est se met à penser à ses choix, ses prises de position, ses croyances. Et il se dit enfin, même s’il est difficile de l’accepter, de le formuler et de l’écrire, que la prise de position de ces hommes et ces femmes si elle est condamnable aux yeux de l’Histoire n’en est pas moins expliquable.

Au fond, c’est là une des grandes missions du théâtre. Nous faire prendre conscience de la multiplicité des chemins, du champ des possibles. Et de la petitesse de nos choix, si tant est qu’ils en soient, dans le grand cours de l’Histoire.

Ruhe, mise en scène de Josse de Pauw, du 24 au 30 septembre à la Maison de l’Architecture à Paris.

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Thomas Cepitelli est un ancien rédacteur Théâtre du magazine.
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