ACME : Chris Ware, l’acmé des auteurs
Par Julien Meyrat • mar 9 oct 2007 • Categorie: Bande Dessinée / MangasAlbum paru le 26 septembre

Delcourt publie un nouvel album de Chris Ware. Huit petits mots qui devraient déclencher une émeute chez tous les fans de bande dessinée dignes de ce nom tant la tendance de cet auteur à révolutionner l’art séquentiel à chaque coup de plume est devenue une habitude. Il suffit de relire les aventures de Jimmy Corrigan (chez Delcourt) ou celles de Quimby the Mouse (à L’Association), deux pavés monumentaux dans tous les sens du terme, pour s’en rendre compte par soi-même. Et là survient le gros problème du critique qui se retrouve face à l’œuvre en question : le voilà dans la difficile position de l’amateur d’art moyen de la Renaissance qui doit décrire le nouveau tableau de Léonard de Vinci. Difficile de trouver les bons mots.

Commençons donc par le plus évident : la forme. Ware ayant une propension naturelle à sortir des cadres habituels, on notera déjà le format gigantesque de l’objet (23,5 × 38,5 cm, pourtant un des plus conventionnels parmi les parutions du monsieur). Loin d’être un simple effet de style, ce quasi-A3 lui permet de varier les contenus et de proposer tous types de planches, strips, séquences horizontales, verticales, obliques… et du texte. Beaucoup de texte, dans tous les corps possibles, du Times 2 à l’Arial 34, du texte à admirer de loin, pour son grisé si cher aux typographes, ou de près avec une loupe pour les perles qu’il recèle. Car s’il est épouvantablement dense, ce texte ne perd jamais la moindre trace d’intérêt ou de pertinence vis-à-vis de son sujet. Oui, d’accord, mais alors ce n’est plus de la BD ! Chris Ware ne serait-il qu’un remplisseur de génie, obnubilé par les mots ?
Non, car en tournant les pages, on découvre aussi des planches quasi muettes, toutes en courbes élégantes. Ware travaille au tire-ligne et au trace-cercles. Le résultat est un dessin géométrique faussement simple, aux perspectives de folie, à la rigueur absolue. Ses personnages impeccablement tracés évoluent avec une parfaite clarté d’une case à l’autre…
Oui, parlons des cases. Il y en a beaucoup. Des petites, des grandes, des fausses qui ne font « que » découper une même scène chronologiquement, parfois sur plusieurs décennies de distance… les expérimentations de Ware feraient passer les carnets de l’Oubapo pour de sympathiques cahiers de maternelle. Les cases s’accumulent, s’empilent, se multiplient… au point que le lecteur peut être momentanément effrayé en abordant une planche. « Mon Dieu, dans quel sens faut-il la lire ? » Une inquiétude qui disparaît instantanément : pas une seule fois l’œil n’hésite dans le trajet à suivre. Et hésiterait-il que les deux lectures seraient possibles et feraient autant sens l’une que l’autre.

À chaque instant, Ware s’affranchit des limites de son média et en explore les moindres recoins : quand il dessine la « plus petite BD de l’univers » sur la tranche de ses couvertures (pas sur le dos du livre, non, non, sur la tranche des couvertures !), quand il raconte en une seule planche une chronologie romancée du neuvième art de la préhistoire à nos jours, quand il passe d’une époque à l’autre en un saut de case, quand au contraire il prend son temps pour ne laisser passer qu’une toute petite idée, oh, presque rien, de ces idées qui résument l’humanité en quelques secondes. Ah… les idées de Chris Ware…
Chris Ware raconte des choses. Des choses indicibles. À travers des intrigues complètement décousues aux faux airs d’Archie Comics, de petites historiettes au style mêlant pop’art et Disney, qui semblent partir en tous sens, Ware raconte la vie, ses grandeurs et ses bassesses. Ware décrit (décrie ?) la bêtise, la méchanceté, la société de consommation et ses petites fourberies qui nourrissent l’aigreur personnelle. Il nous montre comment les horreurs apparaissent, comment les bons sont maltraités, comment le malheur apparaît et reste, toujours. À travers les histoires apparemment insensées et pourtant universelles d’un cow-boy attardé et détesté de son père, d’un collectionneur jaloux de son meilleur ami, d’un super-héros devenu fou, d’un astronaute ingénieur esseulé, d’une souris parlante… il nous montre l’angoisse, la brutalité, la corruption, le désespoir, la fatalité, la guerre, l’hystérie, l’immoralité, la jalousie, les KO, la laideur, les malheurs, le nihilisme, l’opportunisme, la putasserie quotidienne, le repli sur soi, les tourments, l’uniformisation, les vicissitudes de western, la xénophobie yankee et les zigzags d’une humanité en bout de course. Et au fond, tout au fond, dans un coin si petit qu’il faut là aussi une loupe pour le voir, il nous offre une minuscule lueur d’espoir. Accrochez-vous !
ACME, textes et dessins de Chris Ware, éditions Delcourt.
Cédit photographique : Chris Ware.
Technorati Tags: Chris Ware, Bande Dessinée, Critique, Opinion, Culture
Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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Que d’émerveillment quand tu as lu cette BD apparemment. Ca donne vraiment envie de la lire. Seulement, je ne connais pas du tout Chris Ware. Je recommande (dans la mesure du possible) de mettre une page lisible afin que ceux qui ne connaisse pas du tout comme moi puissent se faire une idée.