Des légendes allemandes
Par Thomas Cepitelli • lun 15 oct 2007 • Categorie: ThéâtreReprésentations du 4 au 6 octobre 2007 (compte-rendu)
Chaque année le spectateur habitué des scènes parisiennes a quelques rendez-vous qu’il tient à ne pas manquer. Chaque saison il va voir le nouveau Claude Régy, le nouveau Pina Bausch, le nouveau Alain Françon.
C’est le cas avec le metteur en scène Christoph Marthaler. Il a su depuis plusieurs années nous donner des moments de théâtre absolument inoubliables. On se souvient particulièrement de sa merveilleuse mise en scène de la Nuit des Rois de Shakespeare qu’il avait imaginé sur un bateau. Tous les quarts d’heure toute la scène, meubles et acteurs compris, chaviraient dans la tempête. On n’est pas non plus près d’oublier sa Belle Meunière de Schubert, ni ses Noces de Figaro que les Amandiers de Nanterre ont la très belle idée d’accueillir cette saison pour une reprise dont on se languit.
Après avoir mis en scène son Casimir und Karoline, Marthaler vient à Paris avec une autre pièce du dramaturge allemand Ödön von Horváth, Les Légendes de la Forêt Viennoise.
Dans cette œuvre, von Horváth donne a voir un petit morceau d’humanité, un groupe de voisins qui passe son temps à se repaître du malheur des uns et des autres, de méchanceté et de nostalgie. Celui qui fuit l’Allemagne nazie car jugé dégénéré nous donne déjà à voir toute la pauvreté, l’obscurantime et la xénophobie qui feront le lit du IIIe Reich.
De la fable de von Horváth, les amours difficiles et contrariés de Marianne, Oskar et Alfred, il ne reste pas grand chose dans la mise en scène de Marthaler. Mais au fond ce n’est pas ce qu’on lui demande. Ce qu’il nous offre comme (presque) personne d’autre ne sait le faire c’est cette mise au point sur la bêtise, la méchanceté et la petitesse.
C’est aussi et surtout le plaisir de voir des acteurs incomparables. Il n’est pas nécessaire de refaire ici le vieux débat sur la formation de l’acteur en France. Elle est ce qu’elle est et il nous faudra bien nous y habituer. Mais quel bonheur de voir ces acteurs, capables des plus grandes prouesses physiques (on ne comptera pas le nombre de chutes et autres sévices), capables aussi de chanter n’importe quel air avec la virtuosité des chœurs professionels. Et tout cela avec toujours un petit air de ne pas y être vraiment, avec juste ce qu’il faut de décalage pour continuer à nous rappeler qu’au fond, tout ceci n’est que du théâtre.
On se souviendra longtemps de ces vingt minutes où, assis les uns à côté des autres sur des bancs d’écolier, ils sifflent à plusieurs voix un vieil air allemand. Tout au long de ces minutes s’égrennent une à une les voix, les convictions. Exactement comme le temps a passé sur ces hommes et ces femmes dont la misère ne leur a pas permis de voir qu’ils laissaient s’installer un des systèmes les plus sanglants et les plus meurtriers de l’Histoire.
On aurait envie aussi de citer tous les acteurs tant leur prodigiosité et leur charisme en font des monstres sacrés. Bien sûr on peut regretter l’absence de Wolker Spengler ou de Sophie Rois, comédiens issus eux aussi de la Volksbühne de Berlin, mais ils sont on ne peut mieux « remplacés » par cette distribution.
Comment aussi ne pas citer Anna Viebrock (dont la mise en scène de l’Opéra de Paul Dukas, Arianne et barbe bleue, est actuellement à l’affiche de l’Opéra Bastille) dont la scénographie est, comme à son habitude époustouflante. Non pas tant par son côté gigantesque que par son intelligence. En un seul lieu elle nous emmène dans les vieux faubourgs pauvres de Berlin Est, mais aussi dans les cinémas démodés de la capitale autrichienne.
On aura compris a quel point ce spectacle fut une entrée en fanfare dans la saison. Trois heures auxquelles nous penserons, nostalgiques, jusqu’à la prochaine mise en scène de Marthaler. Un nouveau rendez vous est donc déjà pris pour la saison prochaine.
Les Légendes de la Forêt Viennoise d’Ödön von Horváth, mise en scène de Christoph Marthaler, du 4 au 6 octobre au Théâtre National de Chaillot.
Spectacle programmé dans le cadre du Festival d’Automne à Paris.
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Thomas Cepitelli est un ancien rédacteur Théâtre du magazine.
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