Kim, Kurt & Thurston
Par Labosonic • jeu 8 nov 2007 • Categorie: MusiqueDocumentaire musical publié en 1993

1991 : Sonic Youth est engagé pour une tournée des principaux festivals européens. Le groupe, doté d’un petit pactole dû au succès inespéré de Goo, décide d’emporter dans ses bagages, Dave Markey, réalisateur indépendant chargé de filmer l’expédition. Le documentaire, simple carnet de tournée initialement destiné aux fans irréductibles du quatuor new-yorkais, deviendra, a posteriori, grâce aux hasards de l’histoire, un document majeur pour comprendre un moment essentiel du rock. Caméra à l’épaule, Markey suit sur scène, en coulisses et entre les étapes, Sonic Youth mais aussi tous ceux qui les accompagnent lors du périple européen : Dinosaur Junior, Gumball, Babes in Toyland et surtout Nirvana. Et si chaque plan de 1991 : The Year Punk Broke est si important aujourd’hui, c’est évidemment parce qu’il permet de mieux comprendre le destin particulier qu’aura ensuite le trio de Seattle.

Lorsque la bande de Kurt Cobain pose le pied sur le vieux continent en août 91, ce n’est qu’un espoir de la scène indépendante US comme tant d’autres. Bleach, le premier album, a certes bénéficié de bons échos et permis l’élaboration d’une petite renommée qui justifie le voyage, mais rien de plus … Nevermind, l’album clé du groupe, celui qui marquera toute une génération, n’existe pas encore. Son enregistrement est tout juste terminé et le disque ne sortira qu’à la rentrée, avec le retentissement en forme de déflagration que l’on connaît.
C’est ce hasard du calendrier qui fait du film de Dave Markey un document remarquable. Tout d’abord, il offre l’occasion de découvrir l’impact réel du groupe sur le public. Au-delà de tous les phénomènes de mode, d’engouement générationnel, de marketing, il filme, sans concession aucune, les performances live de Nirvana. Jamais, peut-être, le groupe n’a été confronté à un tel défi. Devant un public de purs et durs du punk rock1, plus venus pour voir une tête d’affiche qu’un combo quasi-débutant, avec des chansons que personne n’a jamais entendu avant, Cobain, Novoselic et Grohl doivent absolument donner le meilleur d’eux-mêmes. L’énergie dégagée sur scène est intense : Nirvana donne réellement tout, parfois trop peut-être, pour conquérir le public avec de nouveaux titres comme Polly ou Smells like teen Spirit.

Mais, ce sont surtout les plans hors de scène qui sont le plus riches d’enseignements. On décèle, dans les séquences où le groupe est présent, toutes les fractures à venir. Sonic Youth apparaît comme un groupe doté d’une certaine maturité : une bande de copains qui occupe son temps libre dans une fête foraine ou à collectionner les disques rares. Et Nirvana, par contraste, semble incontrôlable. Pas de commune mesure entre la colère froide d’une Kim Gordon mécontente sortant de scène et l’irruption d’un Kurt Cobain surexcité en coulisses à la fin d’un show réussi : si la première laisse ses émotions prendre le dessus avant de se calmer, le deuxième est incontrôlable, dans un état second, provoqué par des excès qui le font se rouler par terre et, à terme, le tueront.
Dave Markey, au-delà des séquences musicales, dresse avec ce film une étrange galerie de portraits croisés. Les plus célèbres d’alors, Sonic Youth, apparaissent avec la tête suffisamment sur les épaules pour assumer leur statut de rock-stars tandis qu’on discerne chez Nirvana une réelle fragilité. Cette hyper-sensibilité, complétée d’une certaine tendance auto-destructrice, devient une terrible prophétie. 1991 : The Year Punk Broke révèle que Nirvana n’était pas fait pour le succès à long terme. Aussi brillant qu’un météore, Kurt Cobain s’est consumé de manière inexorable dans l’atmosphère des rêves adolescents d’une génération tandis que Thurston Moore et sa bande, étoiles plus discrètes, sont toujours vivantes.
Ce film, véritable acte de naissance du « phénomène Nirvana », aussi riche sur le plan biographique que musical, mériterait autant une édition DVD que le fameux Unplugged in New-York, récemment réédité.
1991 : The Year Punk Broke, de Dave Markey, disponible en VHS chez Geffen Vidéo.
Crédit photographique : GNU/Creative Commons.
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- La mode n’était alors certainement pas aux festivals comme elle l’est désormais.[↩]
Labosonic est un des rédacteurs Musique du magazine.
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Intéressant, ce documentaire!