Le Cri de Laurent Graff
Par Dobrina Clabeaut • ven 16 nov 2007 • Categorie: LittératurePublié en août 2007

Dans Le Cri, Laurent Graff révèle un monde fragile où la banalité quotidienne se teinte de fantastique et d’étrangeté. Paru récemment en poche, ce quatrième roman dévoile l’inspiration singulière et la prose fluide d’un auteur particulièrement talentueux.
Chaque jour le même rituel, répété devant des inconnus qui défilent, et dont les apparitions s’espacent, se raréfient, comme si la route, ou la vie qui l’emprunte, en venait à se tarir. Au péage, dans sa cabine, il est le témoin solitaire de ce va et vient d’anonymes rythmant son quotidien. Parmi eux se trouve Joras, cliente désargentée qui se rend régulièrement à l’hôpital, aux chevets de son mari et de son amant. Victimes du même accident de voiture, les deux hommes plongés dans le coma se partagent son soutien. Elle, rongée par le doute et la culpabilité, craint que ses sentiments et ses gestes ne réconfortent l’un au détriment de l’autre. A cette automobiliste au parcours hors normes qui ne peut plus payer ses passages, l’étrange narrateur du roman fait remplir des « fiches d’exception ».Puis se contente bientôt de lui lever la barrière, sans autres formalités.

Emaillée de rencontres étonnantes, celle de Daniel, gendarme ayant troqué son véhicule et son uniforme contre une Cadillac et un costume blanc à paillettes, ou celle, plus furtive, du chanteur Florent Pagny, cheveux blonds au vent et lunettes colorées, l’histoire si évidente et anodine de ce personnage trop parfaitement rompu à l’art de tuer le temps émeut et inquiète. Immobile et évanescent, le héros de Laurent Graff se tient à la limite de l’existence, ancré dans une réalité prosaïque où le tragique rôde, se peint peu à peu sur les visages tandis que retentissent partout alentour les sonorités dévastatrices d’un bruit déchirant. Est-ce que le vol du Cri d’Edvard Munch, dérobé il y a peu au musée d’Oslo, annoncerait à l’humanité la venue d’un mal capable de la décimer ? Découvert par le narrateur dans le coffre de voiture où ses ravisseurs l’ont abandonné, ce tableau à la figure grimaçante de douleur est la métaphore du fléau sonore qui menace le monde de disparaître : « Le « bruit » ressemblait à présent à un cri, une clameur, une plainte. La sensation était auditive, mais l’origine en était si insaisissable, la nature du son perçu si indéfinie, que le phénomène dépassait le simple domaine acoustique. Le « bruit » était en toutes choses, et en nous. » Hurlement insoutenable, le cri libéré par la plume de Laurent Graff laisse aussi entendre l’assourdissante colère d’un homme incapable de demeurer plus longtemps silencieux.
Dans ce court récit d’une écriture souple et légère, Laurent Graff dépeint les contours d’une apocalypse déroutante. À travers l’existence de son héros rêveur, Le Cri laisse poindre un refus de la vacuité du monde. Un sentiment aigu que la sobriété et l’économie du texte servent remarquablement.
Le Cri de Laurent Graff, Editions J’ai Lu, 127 pages.
Dobrina Clabeaut est une ancienne rédactrice Littérature du magazine.
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