L’Appareil-photo de Jean-Philippe Toussaint
Par Dobrina Clabeaut • ven 30 nov 2007 • Categorie: LittératurePublié en octobre 2007

Le troisième livre de Jean-Philippe Toussaint, initialement paru en 1988, bénéficie d’une réédition en poche qu’agrémente en postface un entretien des plus captivants. Roman traversé par la gravité et l’ironie, L’Appareil-Photo apparaît dans le parcours de son auteur comme le récit d’une confirmation littéraire. Retour sur une œuvre aux prises avec l’infini.
Au commencement, une simple rencontre, discrète et anodine, entre un candidat au permis et l’employée d’une auto-école. Autour de la demande d’inscription et de la liste des pièces à fournir se noue une relation distante, indécise, poursuivie avec quelque indifférence, comme sans désir véritable ni conviction. Entre le narrateur, visiteur assidu mais étrangement circonspect, et Pascale Polougaïevski, jeune femme qu’il accompagne bientôt dans ses moindres déplacements, les relations sont empruntes de retenue, de nonchalance, d’une constante passivité face aux événements. Acteurs impassibles, ils assistent à une suite de faits négligeables qui autour d’eux se succèdent, goûtent ensemble à l’insignifiance d’un quotidien sans intérêt particulier, mais néanmoins troublant. Car l’accompagnement d’un jeune garçon - petit Pierre, le fils de Pascale - à l’école, ou la quête interminable d’une bouteille de gaz entreprise, entre autres démarches dérisoires, par les deux protagonistes, recèle sous sa platitude trompeuse la solidité déconcertante d’un morceau de réel isolé et saisi par la précision du langage.

Emaillé d’apartés complices à l’attention du lecteur, le texte porte la marque d’une ironie fluctuante, d’un humour qui, perçant d’abord la surface d’une histoire sans relief, cède bientôt le pas à la mélancolie. Le récit se charge ainsi peu à peu de gravité. Car derrière sa distance moqueuse et l’apparente simplicité de son intrigue, L’Appareil-photo dissimule une volonté obstinée de résister à la banalité des événements qui gravitent sans relâche autour du personnage principal, se juxtaposent et se multiplient. À travers l’inertie de son héros lunaire et réservé, Jean-Philippe Toussaint distille l’angoisse de l’individu confronté à la prégnance exténuante du réel et à la fuite inexorable du temps. Ténu, sensible et décourageant à l’extrême, son combat se dévoile au détour d’un isolement volontaire, d’une halte à l’abri d’une cabine téléphonique ou d’un photomaton, de ces lieux faussement protecteurs où l’on se tient immobile, en marge d’un monde que l’on tente de fixer, désespérément : « Les conditions les plus douces pour penser, en effet, les moments où la pensée se laisse le plus volontiers couler dans les méandres réguliers de son cours, sont précisément les moments où, ayant renoncé à se mesurer à une réalité qui semble inépuisable, les tensions commencent à décroître peu à peu, toutes les tensions accumulées pour se garder des blessures qui menacent - et j’en savais des infimes -, et que, seul dans un endroit clos, seul et suivant le cours de ses pensées dans le soulagement naissant, on passe progressivement de la difficulté de vivre au désespoir d’être ».
À l’instar de l’objectif confronté à la fugacité de l’instant, L’Appareil-photo évoque un procès d’observation, de repérage appliqué aux contours mouvants d’une angoisse humaine infiniment précieuse et fébrile. Et la souplesse des phrases de conserver au récit sa fluidité et son inaltérable ampleur poétique.
L’Appareil-photo de Jean-Philippe Toussaint, Les Editions de Minuit, Collection « double », 141 pages.
