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Comédie d’amour : les petits défis de Luciani

Par Julien Meyrat • mar 5 fév 2008 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas

Album paru le 3 janvier 2008

Appréciation de Julien niveau 1

Jade, jeune actrice en herbe, en a assez de jouer dans des bluettes romantiques. Elle en a marre que son scénariste la cantonne dans ces rôles simplistes, et elle en a tout aussi marre que le narrateur de son histoire la plonge dans des aventures sans lendemain. Son quoi ? Son narrateur, oui… Car Jade est aussi une héroïne de bande dessinée et, chose rare chez ces derniers, elle entend les bandeaux de narration du haut des cases.

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Brigitte Luciani et Colonel Moutarde (oui, c’est probablement un pseudonyme) avaient signé un an plus tôt (jour pour jour) L’Espace d’un soir. Une BD épatante reprenant un concept digne de l’Association : chaque strip représentait un étage d’un immeuble. On pouvait ainsi suivre en parallèle les aventures des différents protagonistes (dont, déjà, la piquante Jade), aventures qui bien sûr s’imbriquaient de manière plutôt audacieuses. Un concept novateur, typiquement neuvième art (le septième ayant tenté sa chance pour un résultat moins enthousiasmant avec le Timecode de Mike Figgis) et, osons le dire, une franche réussite. Si Comédie d’amour semble de prime abord moins spectaculaire (il l’est, sans conteste), il n’en est pas moins un réel accomplissement et une belle performance de la part de son duo d’artistes.

La grande force de ce nouveau travail, ce n’est pas tant son intrigue relativement classique mais l’exemplaire mise en abyme qu’elle suppose. Jade essaie d’échapper au scénario prévu par le narrateur, qui se révèle finalement lui aussi l’outil d’un être plus puissant que tout, l’auteur. Si elle finit par y succomber, c’est par choix personnel et non par abandon… La morale de l’histoire est ainsi laissée au bon jugement de chacun : Jade n’est pas une héroïne guerrière en lutte contre le système et il est très surprenant de la voir accepter en définitive son sort (même si elle est parvenue à l’infléchir quelque peu). Mais, après le petit sourire qui reste à la dernière case, l’histoire devrait revenir traîner longtemps dans la tête du lecteur et révéler peu à peu ses multiples implications. Distraction et réflexion… Pas mal pour une deuxième BD.

Comédie d’amour, scénario de Brigitte Luciani, dessins de Colonel Moutarde, éditions Delcourt.

L’interview de Brigitte Luciani, scénariste de L’Histoire d’un soir et de Comédie d’amour.

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Le style de Colonel Moutarde évoque irrésistiblement les années cinquante et son Paris a de forts parfums de IVe arrondissement. L’influence Dupuy et Berberian (Monsieur Jean) ?
Pas pour moi. C’est quelque chose que j’ai lu et beaucoup apprécié et qui est certainement entré dans ma culture, mais je n’ai pas du tout pensé à ça. Jade est actrice et on sort de suite du cadre bobo, donc la question ne se pose même pas pour moi. On ne raconte vraiment pas la vie de tous les jours de quelqu’un. J’ai pris Paris parce que pour moi c’était un cliché. Ce n’est presque plus Paris : je suis allemande, donc j’ai pris le Paris que je connaissais à travers les films, c’est ce Paris-là que j’ai montré. Même si j’y habite maintenant (juste à côté), j’ai parfois de nouveau ce sentiment de vivre dans un film…

Avec L’Espace d’un soir, vous imaginiez un code narratif très original et facilement accessible. En voici un nouveau avec des personnages communs. Le début d’une série ?
Colonel et moi avons commencé à travailler pour la troisième fois dans cet esprit : jouer avec la narration et en même temps raconter une histoire. J’aime beaucoup jouer avec les codes, mais il faut que l’intrigue suive. C’est très important : si je n’ai pas une bonne histoire à raconter, ce n’est qu’un gadget inutile. Le prochain album reprendra un autre personnage de L’Espace d’un soir. On ne pouvait pas réutiliser Jade : ça devenait trop compliqué, générait trop de nœuds dans la tête, en tout cas pour moi. On va la laisser vivre sa vie.

Le code des bandeaux semble plus difficile à détourner que le coup des strips de L’Espace d’un soir
Moins structuré, plus improvisé : le narrateur existe dans la case, il a un corps et donc, s’il a un corps, il a une interaction possible avec le personnage. La première fois que j’ai travaillé sur une BD, la dessinatrice se demandait quelle forme donner à la bulle, comment l’intégrer à l’image ? C’est alors que j’ai réalisé qu’il y a des choses dites dans la case sans que le personnage ne l’entende. C’est probablement parce que j’ai rejoint le monde de la BD assez tard, que je n’ai pas l’habitude d’en lire, ce qui fait que j’ai un regard neuf, mais je me suis dit : « c’est bizarre. Bien sûr qu’il l’entend ! »
À partir de là, on est parti sur ce qu’il y avait de plus évident : le narrateur sort de la case, il est kidnappé, remplacé, enroulé… il y a mille autres façons de jouer avec ça.
Là où l’exercice n’est peut-être là que dans L’Espace d’un soir, c’est que les histoires de ce dernier sont des intrigues de vaudeville : avec quinze personnages à gérer, j’ai bien conscience d’être allée dans le léger. C’est plus complexe avec ce nouvel album, mais certains le prennent certainement pour quelque chose de juste très léger, et de très beau grâce à Colonel Moutarde, et c’est très bien ainsi.

L’idée du narrateur destin manipulateur a été évoqué récemment au cinéma dans L’Incroyable Destin de Harold Crick (de Marc Forster, avec Will Ferrell, Maggie Gyllenhaal et Emma Thompson).
Il est sorti alors que je venais de donner le scénario à Colonel Moutarde. Bien sûr nous nous sommes précipitées, on a toujours un peu peur… Mais au cinéma, on ne peut jouer qu’avec la voix off, alors qu’en BD il y a bien d’autres choses à faire. On reprend toujours quelque chose qui existe déjà, on tricote juste une maille de plus, à sa façon… Dans Comédie d’amour, il y a deux grands classiques : l’auteur à qui son personnage échappe et le personnage qui découvre que tout est monté et qui doit le gérer.
C’est une problématique récurrente lors du processus d’écriture : on invente une intrigue, un plot. Après on invente un personnage et si on le crée bien, il prend vraiment vie et parfois il résiste, il ne veut plus entrer dans l’intrigue qu’on avait prévue pour lui, et c’est très embêtant. D’autant qu’on s’y est souvent attaché. À ce moment là, l’auteur a le choix : soit il fait quand même ce qui était prévu, et en quelque sorte il viole le personnage, au risque qu’il perde sa crédibilité, et le lecteur va le ressentir. Ou bien il change l’histoire pour garder le personnage entier. Là, le livre s’appelle Comédie d’amour, le programme est donc clair, sauf que le personnage ne veut plus tomber amoureuse. Donc, petit problème.
Si on se retrouve dans la position de Jade, on se retrouve dans la parano totale : elle a conscience qu’elle vit dans une histoire inventée. On se retrouve dans le Truman Show, un thème qui m’est très cher…

Vous faites la distinction entre narrateur et auteur.
Oui, le narrateur n’est pas très sympathique là-dedans. Jade le remplace même à ce moment-là. Jade gagne donc face au narrateur, mais elle ne peut pas gagner contre l’auteur. Mais elle n’a pas complètement perdu. Jade garde une possibilité de choix, il y a des hasards qui arrivent et elle saute dessus pour en profiter. C’est un thème que j’aime beaucoup : est-ce que c’est le destin ou est-ce que c’est le hasard ? Et la réponse, c’est « aucune importance », parce qu’il faut bien vivre. Je suis quelqu’un d’assez positif : si une opportunité se présente, je pense qu’il faut la saisir. Et si on la rate, ce n’est pas grave, il y en aura d’autres, et il faut rester entier avec soi-même sans se laisser démonter parce qu’on n’a qu’une seule vie, et si on se repose trop sur le destin, on ne fait rien.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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