Beni Snassen : Spleen pas idéal
Par Labosonic • jeu 7 fév 2008 • Categorie: MusiqueDisponible depuis le 21 janvier 2008

Avant même d’écouter Spleen & Idéal, premier album du collectif Beni Snassen, il est déjà possible d’affirmer que c’est un disque important dans le microcosme du hip-hop français. Première sortie du tout nouveau label Gibraltar, c’est en quelque sorte le premier pas vers la constitution d’un nouveau pôle dans la géographie du genre. Après le Seine Saint-Denis Style (B.O.S.S., 4 my People) et le son de la planète Mars-eille, Strasbourg pourrait bien devenir la nouvelle ville majeure de l’atlas hip-hop hexagonal.
Grâce au succès d’Abd Al Malik et à la vitalité d’une scène strasbourgeoise déjà ancienne et renommée (N.A.P., Wallen), Gibraltar bénéficie de l’intérêt des plus grands du disque tant au niveau financier1 qu’artistique2.

La crème du hip-hop strasbourgeois, menée par son leader historique devenu coqueluche de la France entière, démarrait donc son projet sous les meilleurs auspices et le résultat aurait pu faire rêver. Mais, hélas, il est décevant, laborieux, voire même parfois ennuyeux.
Le responsable en premier lieu de cet échec est Abd Al Malik lui-même qui semble, au moins artistiquement, incapable de s’intégrer dans ce collectif compte-tenu de l’évolution de sa carrière. Qu’on aime ou non l’artiste, il faut lui reconnaître un talent : celui d’avoir su trouver le meilleur équilibre musical possible entre textes, flow et musiques. Et jamais ce n’est le cas sur Spleen & Idéal qui est uniquement composé d’instrumentaux synthétiques. Autant Abd Al Malik peut être brillant sur les notes de piano écrites pour lui ou Nina Simone, autant il apparaît banal sur un morceau comme Besoin d’oxygène qui recycle le célébrissime thème de Jean-Michel Jarre.
Tout aussi gênant est le personnage médiatique qu’il s’est créé et lui a permis d’accéder à la reconnaissance : cet archétype du rappeur avec diplômes et vocabulaire châtié est devenu sa marque de fabrique jusqu’à l’excès. À force d’être le rappeur intello de service pour les journalistes, Abd Al Malik est devenu prisonnier de sa propre image, victime du syndrôme MC Solaar : il multiplie les références culturelles jusqu’à la perte de toute spontanéité. Spleen & Idéal, morceau titre de l’album, en est la meilleure illustration : clin d’œil évident à Baudelaire, il se termine par une avalanche de références aussi superflues qu’ostentatoires qui alourdissent considérablement le propos :
Mais j’ai transcendé la banlieue avec ma plume
Le Cid en version black, appelle-moi Othello
Style de rap expressionniste comme Pablo époque bleue
J’ai le blues comme BB King, mes livres sont mes seuls bling bling

Les principaux défauts de Spleen & Idéal sont dans ces deux problèmes : l’album, collectif, donc censé être pluriel, apparaît monolithique dans ses thématiques toutes proches de celles de prédilection de son leader, mais les morceaux, trop éloignés artistiquement de ce qui constitue l’identité d’Abd Al Malik, désorientent. C’est d’autant plus regrettable qu’il y a de véritables talents à découvrir dans les membres de Beni Snassen, à commencer par les deux filles de Bil’In, dont le flow sur Bil’In et Parabellum s’avère particulièrement efficace.
Difficile donc au final de savoir que penser de l’écoute de ce Spleen & Idéal de Beni Snassen. On sait ce que ce n’est pas (un album d’Abd Al Malik non signé de son nom), mais on a du mal à apprécier le travail du collectif, tant les textes semblent tous avoir été écrits par lui. Si, par contre, on considère l’album comme un sampler qui présente les futures recrues du label, les performances de Bil’In, de Hamcho ou Matteo Falkone sont prometteuses de bons disques en solo qui pourraient bien faire de Strasbourg la nouvelle capitale du hip-hop français dans les années à venir.
Spleen & Idéal, de Beni Snassen, publié chez EMI.
Crédit photographique : Dimitri Simon.
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- Le label a le soutien d’EMI.[↩]
- La production est enrichie par l’intervention de Renaud Létang, virtuose incontournable de la table de mixage, responsable, entre autres, du succès de The Reminder de Feist.[↩]
Labosonic est un des rédacteurs Musique du magazine.
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