No sport de Rodolphe Burger : de la différence entre athlète et esthète
Par Labosonic • jeu 14 fév 2008 • Categorie: MusiqueSortie prévue le 18 février 2008

No sport, titre du dernier album de Rodolphe Burger, fait référence à un fameux bon mot que Sir Winston Churchill aurait prononcé, en desserrant à peine les dents du barreau de chaise qu’il tétait goulument, alors qu’on lui demandait le secret de son excellente santé à un âge plus qu’avancé. Mais si cet intitulé fait tant sourire, ce n’est pas pour cette raison mais parce qu’il trouve un écho récent dans la production discographique et semble répondre à ce Le sport, délicieusement subversif qui figurait sur Tant de temps de Jacno.
Sans grande surprise, les grands esprits se rencontrent et l’évidence s’impose : les deux seuls dandys musicaux français disposent du même vocabulaire, de la même culture et sont obligés de le clamer. Ainsi, ils remettent les pendules à l’heure et éclipsent tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, voudraient se revendiquer de cet art de vivre à la fois raffiné et british. Exit donc les bons clients télévisuels qui prennent des poses arty pour attirer l’attention et établir leur fond de commerce. Une perruque peroxydée, un tatouage à la gloire de Jean d’Ormesson ou un mépris souverain du public n’ont rien à voir avec l’état d’esprit et l’esthétique qui collent aux perfectos de Jacno ou de Burger.
Infiniment plus délicats et distingués, chacun des deux dispose de cette qualité qu’on appelle la classe. No sport est ainsi le parfait reflet de la personnalité de son auteur : un savant mélange d’indolence et d’insolence décontractées, une complexe alchimie où l’on trouve une bonne dose de nonchalance et de cynisme pour cacher une sensibilité hors du commun.

C’est peu de dire que l’album est textuellement impeccable, tant les paroles ont été soignées. Grâce au renfort d’Olivier Cadiot1, par ailleurs homme de lettres reconnu, chaque chanson dispose de sa tonalité propre qui s’intègre pourtant dans celle de l’album. Ensemble, chanson délibérément opposée à un personnage politique très en vue2 est la meilleure illustration de ce qu’est la classe de Burger. Chanson engagée sans être véhémente, elle est sévère mais évite soigneusement de tomber dans les clichés de la rébellion adolescente ou ceux de la « grande chanson française » pompeuse d’il y a un quart de siècle. C’est là tout le talent de Rodolphe Burger et toute sa classe que de réussir à faire passer ses idées sans sentir ni la poussière, ni la sempiternelle merguez qui accompagne généralement les manifestations.
Côté musical, l’album est à la hauteur de ces textes élégants et rempli d’agréables surprises. Les instrumentations pops raffinées s’agrémentent parfois d’un son rock, qui fait bien évidemment référence au passé de celui qui fut le leader de Kat Onoma mais elles permettent aussi de feuilleter avec plaisir le grand atlas musical. On lorgne tour à tour vers l’Afrique du Nord lors de L’arabécédaire, duo avec Rachid Taha en forme de leçon de grammaire, vers le Mississipi avec Marie, blues bilingue et à deux voix, dont celle de James Blood Ulmer, et vers le Mali avec des sons de guitare qui rendent hommage à Ali Farka Touré. Ce voyage musical est de plus mené de main de maître par Doctor L, qui réalise à la production une performance exceptionnelle de sensibilité toute en nuances.

S’il y a beaucoup de talents sur No sport, cet album laisse quand même un sentiment étrange lors de l’écoute. Malgré toutes ses qualités, il a du mal à s’imposer dans les esprits et à marquer les mémoires. Peut-être est-ce faute de repère fiable dans ce domaine en France ? Le paysage musical hexagonal, divisé uniquement entre la variété et le rock, semble trop étroit pour un artiste comme Rodolphe Burger qui souffre de la comparaison, notamment à cause de son chant, avec les meilleurs souvenirs que l’on conserve de Serge Gainsbourg.
No Sport, de Rodolphe Burger, publié chez EMI.
Crédit photographique : Guy Bouchet.
Technorati Tags: No sport, Rodolphe Burger, Jacno, Olivier Cadiot, Ensemble, Kat Onoma, Rachid Taha, Marie, James Blood Ulmer, Ali Farka Touré, Doctor L, Serge Gainsbourg, Rodolphe Burger, Musique, Critique, Opinion, Culture
- Un nid qui clôt l’album fait écho à Un nid pour quoi faire ? [↩]
- Et néanmoins ami des arts, des lettres et de la culture en général (Carla Bruni, Doc Gynéco, Johnny Halliday, etc …) [↩]
Labosonic est un des rédacteurs Musique du magazine.
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