Feeling Strange : le groove selon Jennifer Cardini
Par Labosonic • jeu 10 avr 2008 • Categorie: MusiqueParution le 17 mars 2008

Le seul mot Disc-Jockey fait peut-être rêver bon nombre de jeunes post-pubères mélomanes mais force est de constater que c’est un métier difficile. Le bonheur incomparable de faire danser les gens cache une réalité bien plus difficile. Derrière les paillettes de la fête et les tables de mixage se dissimulent des nuits blanches aussi festives qu’harassantes et des journées entières passées, sur la route, à voyager, les bras chargés d’énormes caisses de disques. Pour ces raisons, et bien d’autres1, il est assez rare de trouver beaucoup de femmes derrière les platines. Jennifer Cardini, comme Miss Kittin, Monika Kruse et quelques autres, fait exception à cette règle.
Après des débuts retentissants au sein du duo Pussy Killer avec la regrettée DJ Sextoy, Jennifer a du se résoudre à tourner une page et à travailler seule pour imposer son style propre qui trouve avec ce Feeling Strange sa parfaite illustration : soixante-dix minutes d’un DJ Mix plus que plaisant sorti sur le label allemand Kompakt.

Pour ceux qui l’ignoreraient, la maison germanique aux deux K représente, depuis l’an 2000, le dessus du panier en matière d’électronique, la référence indiscutable en ce qui concerne une musique créative et plus tournée vers le cerveau des auditeurs que vers les pistes de danse. Bien loin des formules musicales clinquantes et vulgaires de la house music d’un David Guetta ou d’un Bob Sinclar, le label semble avoir hérité du flambeau porté si haut auparavant par WARP2, celui d’une techno intelligente dont le minimalisme est d’une efficacité rare. Dès les premières pulsations de Sometimes, I’m sad for a few seconds, le morceau de Static qui ouvre l’album, le doute n’est pas permis : il n’y aucune erreur de casting : l’association entre Jennifer Cardini et Kompakt s’impose comme une évidence. La française délivre une prestation qui colle tout à fait à la couleur musicale que le label a su établir au fil des ans.
L’ambiance est froide, clinique ; les disques, enchainés avec une précision chirurgicale. Les pulsations rythmiques des machines occupent la majorité de l’espace sonore, parfois accompagnées de quelques voix lointaines à la pâleur spectrale. Les basses rondes, utilisées avec parcimonie, n’apparaissent que par instants, histoire d’insuffler aux danseurs un surcroît d’énergie qui leur permettra de continuer à apprécier le groove étrange imposé par Cardini. Autant disque de danse que d’atmosphère, Feeling strange parvient à développer une alchimie rare entre deux aspects de la musique électronique qui sont souvent opposés. Le premier parle aux hanches des danseurs et offense parfois leur cerveau avec des recettes toutes faites, le second, plus intellectuel, l’est parfois trop, jusqu’à devenir pénible, pour ne pas dire barbant. Jennifer Cardini, telle une funambule, parvient à conjuguer le meilleur de chacun de ces styles pour imposer un équilibre.
Ce tour de force, impressionnant, est, de plus, réalisé avec une pile de disques dont la qualité n’est plus à démontrer : le mythique M-04 de Maurizio, On the run de Khan, A mountain for President des Principles of Geometry. Chacun de ces classiques d’hier et d’aujourd’hui s’intègre parfaitement à ce DJ-Mix qui n’hésite pas à changer d’ambiance à plusieurs reprises sans jamais perdre le fil du groove initial magistralement créé par Jennifer Cardini.
Feeling Strange n’est certainement pas le disque de musique électronique le plus facile d’accès paru depuis ce début d’année mais c’est, sans l’ombre d’un doute, l’un des meilleurs tant il arrive à parcourir une large palette de styles tout en affirmant la personnalité de la femme qui officie derrière les platines.
Feeling Strange, de Jennifer Cardini, publié chez Kompakt.
Labosonic est le rédacteur Musique du magazine.
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