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Filles perdues : comment faire l’A. Moore ?

Par Julien Meyrat • lun 14 avr 2008 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas

Album paru le 19 mars 2008

Appréciation de Julien niveau 2

1913. Trois femmes se rencontrent au cours d’un séjour dans un hôtel à la frontière autrichienne. Une vieille lesbienne ayant beaucoup vécu, une femme mariée prude et renfermée et une jeune Américaine délurée. Une blonde, une brune et une rousse. Alice, Wendy et Dorothée. Toutes trois ont connu des expériences troublantes, et toutes trois vont se confier sans tabou ni fausse pudeur, se laissant au passage aller aux plus délicieux supplices.

Le voilà enfin, l’essai d’Alan Moore sur la pornographie. On l’attendait depuis longtemps (finalement publié en 2006 en version originale, il aura été entamé en… 1991) et les traducteurs des éditions Delcourt y travaillaient d’arrache-pied depuis plusieurs années. Une obscure histoire de droits empêchait ce pavé de paraître dans notre contrée réputée libérale. Étonnant. Apparemment, les ayants droit de James M. Barrie n’auraient guère apprécié la vision érotique qu’avait Moore de Peter Pan. Comment ? Ah, oui, je ne vous l’avais pas dit…

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Moore utilise ici une des recettes qui ont fait sa gloire : le Wold Newton, à savoir la rencontre de plusieurs personnages de la littérature au sein d’une même intrigue. Mais alors que La Ligue des gentlemen extraordinaires (référence absolue dans le domaine, qu’Alan Moore et Kevin O’Neill auront en fait accomplie pendant la longue rédaction de Filles perdues) respectait assez scrupuleusement les œuvres originales, les reliant subtilement entre elles, Filles perdues se lance à corps perdus dans une épopée sexuelle de tous les instants. Alice (du Pays des merveilles), Wendy (de Peter Pan) et Dorothée (du Magicien d’Oz) deviennent les symboles de la perte de l’innocence et, bien au-delà, les porteuses d’une réinterprétation freudienne proprement géniale des livres originels. Des révisions qui ne doivent pas tant que ça à l’imaginaire délirant et soi-disant déviant de notre dieu de la BD : elles existaient déjà bien avant, et le capitaine Crochet, le Lion peureux et la Reine de cœur avaient déjà été analysés il y a bien longtemps comme des symboles à connotation hautement sexuelle.

Alors, qu’aucun doute ne persiste, nous sommes ici dans la pornographie la plus absolue, les verges turgescentes se dressent fièrement d’une case à l’autre et les vulves palpitent presque sous nos yeux humides. Moore, en bon explorateur, parcourt de fond en comble les domaines d’Éros et de Sappho (les trois parties sont, à l’image de toute l’œuvre de Moore, profondément féministes, au sens noble du terme), puis se lance sans aucune honte ni parachute dans les contrées plus dangereuses de la zoophilie, de la pédophilie et de l’inceste, fermement maintenu par la plus sûre, la plus absolue des certitudes : nous sommes dans le fantasme. Et ne le fait-il pas dire à son monsieur Rougeur, seul homme un tant soit peu épanoui de cette intrigue : « Fantasme et réalité, seuls les fous et les juristes peuvent faire la différence ! » L’inverse serait probablement aussi vrai, selon l’interprétation…

Ainsi, au-delà de la relecture plus qu’érotique des contes de notre enfance, qui n’ont du reste jamais été innocents, Moore construit une entité suprême, quasi unique en son genre, sur le plaisir, le désir et le sexe en général. Le dessin de Melinda Gebbie, madame Moore dans le civil, évoque à la fois les peintures enfantines et l’Art nouveau, surchargé de pacotille et de fioritures inutiles uniquement destinées aux plaisirs des yeux. Un autre symbole évident, iconique d’une période où la folie pouvait encore régner, juste avant que l’assassinat d’un archiduc autrichien ne plonge le monde dans une ère de malheur dont la simple beauté allait avoir bien du mal à réchapper.

Il faudrait plusieurs volumes pour rendre à cette œuvre l’hommage qu’elle mérite, et sans doute plusieurs vies pour en assumer toutes les leçons. Il y aura des thèses dessus, peut-être même un jour des débats télévisés l’évoqueront-ils. Elle ne plaira probablement pas à tout le monde, et c’est tant mieux car c’est à cela que l’on reconnaît les travaux vraiment dérangeants, ceux qui ont une petite chance de faire changer les choses. Mais vous serez bien obligés de lui reconnaître au minimum une qualité : vous n’aurez jamais rien lu de tel, et il fera beau avant que vous ne retrouviez cette sensation.

Filles perdues, textes d’Alan Moore, dessins de Melinda Gebbie, éditions Delcourt.

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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée de Culturofil. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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