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Shine a light : quand les Rolling Stones rencontrent Scorsese

Par Labosonic • jeu 24 avr 2008 • Categorie: Cinéma, Musique

Sortie le 16 avril 2008

Appréciation de Labosonic niveau 2

Shine a light, film sorti récemment en salles, a des allures de choc des titans. Il peut en effet se résumer en une seule phrase : « Le plus grand cinéaste vivant filme le plus grand groupe de rock’n'roll du monde ». Et le slogan est loin d’être mensonger malgré les superlatifs : Les Rolling Stones furent, à leur heure de gloire, parmi les tous premiers1 et Martin Scorsese n’a vraiment plus rien à démontrer derrière la caméra.

Son impact sur le grand écran est si important qu’on en oublierait aisément sa passion dévorante pour la musique. C’est l’homme le plus influent dans le domaine du documentaire musical. Fan de blues, il a produit l’excellente série de longs métrages, The blues, qui réunissait la fine fleur cinéphile mélomane2 et s’est lui même essayé au genre avec From Mali to Mississipi3 et No direction home, consacré au plus que respectable Bob Dylan4.

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Mais derrière ce casting musico-cinématographique de rêve, qui n’a d’équivalent que le One plus one de Jean Luc Godard, se cache une réalité numérique moins réjouissante. Si l’on additionne l’âge des Stones et celui de Scorsese, on passe allègrement la barre des trois siècles. Et là, c’est tout de suite moins rock’n'roll : Mick Jagger, aux allures de momie après une overdose de Botox, Keith Richards, publicité vivante contre la drogue, Charlie Watts, aussi enthousiaste derrière sa batterie qu’un retraité britannique interrompu au beau milieu de sa partie hebdomadaire de bingo. Quant à Ronnie Wood, il souffre d’un éternel déficit de crédibilité à cause d’une coiffure qui a, paraît-il, été à la mode5. Voilà donc quelques constats qui refroidissent aisément les enthousiasmes et posent la vraie question : Shine a light tient-il effectivement ses promesses ou n’est-il qu’un film de messieurs âgés qui n’aspirent qu’à ressusciter un passé vieux de quarante ans sans jamais y arriver ?

Pourtant ni le début du film, un montage sur les difficultés du réalisateur à organiser ce concert de charité au Beacon Theatre, ni la présentation du groupe par le bénéficiaire, Bill Clinton, ne laissent pencher pour la seconde option. Un public de milliardaires, un groupe qui entre en scène après les mots « God bless you all », on est vraiment loin du concert gratuit historique d’Hyde Park et de l’esprit initial du rock’n'roll.

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Dès le premier riff, quand la machinerie Rolling Stones entre en scène, les doutes se dissipent. Charlie Watts, assis confortablement, dirige les opérations avec maestria. Général en chef de l’armée de l’ombre, ces musiciens qui accompagnent les Stones mais n’ont pas droit à leur nom en haut de l’affiche, il mène à la baguette choristes, guitaristes, claviers et cuivres, assisté par ce formidable aide de camp qu’est Darryl Jones6 à la basse. Jagger, tel un diable sur ressort à peine sorti de sa boîte, assure le show et le chant. Il met un point d’honneur, par sa forme olympique, à s’assurer que chaque spectateur7, du premier au dernier rang, en ait pour son argent.
La performance est énorme et ce n’est pas peu dire, compte-tenu de son âge et des tarifs des Stones. Richards se comporte, lui, comme un grand gamin surdoué de la guitare, absorbé par son jeu et l’envie de faire plaisir, distribuant les médiators au public à pleines poignées et n’hésitant pas à offrir sa guitare à Buddy Guy, invité de luxe, avant même que le morceau qu’ils jouent ensemble ne soit terminé. Ronnie Wood excelle, lui-aussi, dans sa partie. Toujours en place, il est conforme à ce pour quoi il a été engagé : suffisamment doué et enthousiaste pour avoir sa place sur scène, il n’a ni le charisme, ni le génie suffisant pour voler la lumière des projecteurs sur le duo Jagger-Richards.

Car les images ne laissent aucun doute possible : si les Rolling Stones sont une formidable mécanique de précision, ils n’ont pas l’air heureux de jouer ensemble. Les regards de connivence et de plaisir partagés entre les membres du groupe sont si rares qu’ils contrastent avec ceux, nombreux, échangés avec les artistes invités8. Quand Keith fait crisser les rouages de la machine, Mick l’apostrophe d’un épithète dont on ne sait s’il est moqueur ou ordurier9. Quand Richards interprète ses chansons, Jagger s’éclipse de la scène. Cette indifférence est, probablement, le ciment qui a permis aux Rolling Stones de rester unis depuis tant d’années alors que tous les autres groupes rock de leur envergure, qui se sont trop aimés, ont explosé en plein vol. Comme un vieux couple, le groupe feint la passion dans des gestes qui ne sont que de la routine.

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Mais ce stratagème laisse le spectateur sur sa faim au niveau cinématographique. Scorsese n’en est certainement pas dupe mais semble ne pas avoir réussi à le montrer. Peut-être est-ce la comédie des sentiments des pierres qui roulent qui est particulièrement au point ? Peut-être a-t-il préféré, par amour pour le groupe, détourner le regard de sa caméra ? Ce sont donc la partie introductive et les interludes constitués d’archives d’interviews qui vont essayer d’apporter un éclairage à ce sujet.
Shine a light est un film paradoxal. Si c’est aussi un documentaire, il échoue dans sa vocation de montrer la réalité des Stones. Si ce n’est qu’un concert filmé, malgré toute la virtuosité de Scorsese, il est dépourvu d’un ingrédient essentiel : la passion. Cette qualité ne fait pas défaut au groupe mais au public : malgré la perfection de leur performance, les Rolling Stones n’ont pas la capacité d’insuffler au parterre de pom-pom girls, golden-boys et autres clones de Paris Hilton l’énergie d’une troupe de blousons noirs dopés à la bière.

Mais, malgré l’avalanche de bonnes raisons de faire un mauvais film, Martin Scorsese parvient quand même à réussir son coup. Effectivement, Shine a light est bancal, mais il est à l’image des Rolling Stones. Il repose sur le même type d’équilibre périlleux que ce groupe qui joue à l’unisson alors que ses membres sont divisés entre leur amour propre et leur amour de la musique.

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Shine a light, réalisation de Martin Scorsese.
Avec les Rolling Stones.
Crédit photographique : David Shankbone, Patrick Baumbach, Mike Johnston et Wild Bunch.

  1. Même si l’insistance qu’ils mettaient à s’autoproclamer Numéro un, et leur volonté de ne jamais partager une quelconque affiche avec les Who, tend à prouver qu’ils ne méritaient pas la plus haute marche du podium.[]
  2. Wim Wenders, Richard Pearce, Charles Burnett, Marc Levin, Mike Figgis, Clint Eastwood avaient participé avec lui à ce projet initié par la télévision publique américaine.[]
  3. Feel like going home, en version originale, traitait essentiellement du travail de l’ethno-musicologue Alan Lomax, de ses sujets d’étude, les musiques populaires afro-américaines des années 20, avant d’aller directement aux sources du blues, en Afrique, aux côtés d’Ali Farka Touré.[]
  4. Et les rumeurs bruissent déjà sur ses prochains projets : George Harrison, Bob Marley.[]
  5. Les plus récentes recherches en archéologie capillaire évoquent une hypothèse : la coupe à la Rod Stewart aurait été branchée durant les années 70 en Albanie.[]
  6. Le remplaçant définitif et incontestable de Bill Wymann depuis bientôt quinze ans n’est toujours pas officiellement considéré comme un membre du groupe à part entière.[]
  7. Sa manière d’apostropher la salle et de quêter les applaudissement en nommant à la moindre occasion la ville du concert, New-York, contraste d’ailleurs avec la réserve de Richards, qui semble beaucoup moins apprécier le public, ou plutôt l’apprécier à sa juste valeur.[]
  8. Jack “White stripes” White joue et chante sur Loving Cup, Buddy Guy accompagne le groupe sur Champagne & Reefer, une reprise de Muddy Waters tandis que Christina Aguilera apparaît sur Live with me.[]
  9. Le « Crackerhead » qu’il lance au micro est peut-être affectueux mais très proche d’un mot les plus injurieux de la langue anglo-saxonne.[]
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Labosonic est le rédacteur Musique du magazine.
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