Jackpot, de Tom Vaughan
Par Remi Prin • mer 30 avr 2008 • Categorie: CinémaSortie prévue le 7 mai 2008
Autant le dire tout de suite, il sera difficile de s’attarder à parler de cinéma au sujet de Jackpot. Néanmoins, comme bien d’autres de ces clones hollywoodiens, le « film » de Tom Vaughan effraie. On en vient à s’interroger franchement et à faire un bilan sur l’état d’un genre qui (on se demande encore pourquoi !) continue à faire vibrer son public outre-atlantique.

En effet, que s’est-il passé depuis, disons, Pretty Woman ? À cette époque, ces comédies romantiques étaient de véritables succès dont il aurait été ridicule d’avoir honte puisqu’ils parvenaient tout de même, vaille que vaille et avec plus ou moins de sincérité, à transmettre un semblant de plaisir, et même parfois de l’émotion. Coup de foudre à Notting Hill de Roger Michell, par exemple, fut une belle réussite qui, sans s’élever au niveau des comédies américaines des années quarante, avait le mérite de raconter une histoire solide avec de beaux personnages franchement attachants ; en somme d’avoir quelque chose à voir avec ce qui s’appelle le cinéma. Récemment encore, de grands cinéastes comme George Clooney avec Jeux de dupes ou même Spielberg avec l’injustement critiqué Le Terminal, lui ont rendu ses lettres de noblesse et perpétuaient la tradition d’un genre qui, de Howard Hawks à Ernst Lubitsch en passant par Preston Sturges, était en train de disparaître au profit de ces bluettes pour teenagers américains pré-pubères. Jackpot excelle dans ce genre. Parsemé d’un humour lourd et, disons-le, vulgaire, que seuls des francs-tireurs déjantés comme les frères Farrelly étaient parvenus à rendre intéressant avec des films comme Mary à tout prix, Fous d’Irène ou Deux en un, le film de Tom Vaughan est comme l’éternelle livraison hebdomadaire d’un même produit qui, semaine après semaine, après En cloque : mode d’emploi et 27 robes, va à nouveau encombrer les écrans de cinéma.
Ici donc, l’histoire de deux personnages que tout oppose. D’un côté, Joy, femme active, prévoyante, obsédée par la perfection et quelque peu névrosée. De l’autre, Jack, jeune loser, menuisier dans l’entreprise de son père. On passe de l’un à l’autre par un montage parallèle incessant qui ne fera que souligner ce que tout le monde aura déjà compris : ces deux-là vont se rencontrer, se détester et finalement s’aimer. D’un côté Wall Street, où Joy travaille dans l’hyperactivité des fluctuations de l’argent au service d’un patron pervers pépère qui lui fait mariner une promotion et s’amuse à entretenir une concurrence entre elle et une de ses collègues asiatiques. De l’autre Brooklyn, où Jack reçoit dans son appartement sa « fucking friend » (sans doute le seul personnage intéressant du film, ce qui me pousse à citer son nom bien avant celui des deux insupportables stars en tête d’affiche : Krysten Ritter, déjà enrôlée dans 27 robes). En bon artisan formaté par Hollywood, le réalisateur Tom Vaughan n’a de parti pris que celui de précipiter l’action pour ne surtout pas ennuyer le spectateur. Résultat : rapidement on se moque éperdument des personnages et cinq minutes suffisent pour que l’on s’ennuie ferme. Les personnages sont en place, il ne nous reste plus qu’à assister sans surprise et dans un état de passivité effrayante à l’enchaînement logique, évident et désespérément prévisible des scènes jusqu’au baiser final, plage déserte et coucher de soleil à la clé.
Ce qui est franchement alarmant, c’est quand on apprend dans le dossier de presse du film que la scénariste Dana Fox figure dans la liste de Variety des « Dix scénaristes à suivre », entendons ici scénariste bankable pour reprendre un vocabulaire propre à cette industrie hollywoodienne qui ne fait que produire à la chaîne les mêmes films. Dès lors, on tremble à l’idée de découvrir ce que cette matière première va générer comme intrigue pour satisfaire la soif de non-originalité du public visé.

Premier gag édifiant pour lancer l’intrigue : la pauvre Joy se fait plaquer par son fiancé alors que tous les amis sont cachés dans l’ombre pour la surprise-party que celle-ci a organisée pour son anniversaire (en France, cela avait déjà donné, à quelques détails près, le gag d’ouverture du Plus beau métier du monde de Gérard Lauzier). Celui-ci, au cours de son aveu, croyant être seul avec elle, lâche quelques éléments intimes sur leur vie sexuelle : sommes-nous censés pouffer ? De son côté, Jack est licencié de l’entreprise de menuiserie de son propre père. Un licenciement qui sera décidé arbitrairement au cours d’un match de basket improvisé.
Qu’importe, pour se remettre de leurs échecs respectifs et de la blessure qui en découle, notre futur couple décide d’aller se changer les idées à Las Vegas : idéal pour décompresser et « se lâcher ». C’est là que le titre original prend tout son sens : What happens in Vegas ? Pas grand chose, a-t-on envie de répondre, vu ce que nous réserve la suite du programme : nos deux personnages se rencontrent. On avait vu juste ; ils commencent d’abord par se détester. Mais Las Vegas est un rêve américain trop doux, et qui réconcilie tout le monde. Jack parvient à attirer l’attention de la belle en réussissant à mettre la main sur les entrées VIP de toutes les soirées privées de la capitale de la consommation : la réconciliation aura donc lieu au cours d’une folle nuit de beuverie et de fête filmée et montée comme le plus banal des clips où, de limousine en boîte de nuit, les deux destins se retrouveront finalement dans le même lit. À leur réveil, les voilà mariés pour le meilleur et surtout pour le pire lorsqu’ils découvriront avoir gagné la coquette somme de trois millions de dollars aux machines à sous. Comment ce couple que tout sépare va-t-il alors se dépêtrer de ce jeu de l’amour et du hasard ?
Si, dans En cloque : mode d’emploi, c’était un enfant qui rassemblait le couple improbable, à l’inverse, dans un registre plus vomitif, c’est l’argent qui, dans Jackpot, va tenir en haleine Joy et Jack au cours du film, démontrant ainsi la profonde inhumanité de son propos. « Pense au pactole », lance l’ami avocat de Jack, « Achève-là ! ». Voilà la politique du film de Tom Vaughan qui, sous couvert de critiquer le règne de l’argent au profit des sentiments, ne fait que le célébrer davantage. Le juge des divorces, agacé par ces jeunes mariés inconscients et vénaux face aux liens sacrés du mariage, décide de condamner pour l’exemple notre duo à six mois de mariage forcé, bloque la fortune et les contraint à suivre une thérapie chez une psychanalyste destinée à définir si leur vie de couple est sérieuse… Avec cet argument, il est clair que le film cherchait à rapprocher son statut romantique de l’esprit déjanté des frères Farelly. En vain…
Condamnée à jouer les midinettes depuis l’inexistence de son personnage dans Gangs of New York (seul film important de sa carrière), Cameron Diaz s’en sort comme elle peut. L’emménagement du couple dans l’appartement de célibataire endurci qu’est Jack va lui permettre, ainsi qu’à Ashton Kutcher, de pouvoir se livrer aux grimaces les plus agaçantes pour illustrer la lutte sans merci de leur cohabitation : salle de bain envahie par la pilosité masculine, subtilisation de la lunette puis de la porte des toilettes, racolage de prostituées destinées à rendre le mari infidèle, etc… ne seront, pour nos deux époux en herbe, que les premières manifestations d’une succession de gags qui ne feront que tourner à vide. Difficile en effet d’esquisser ne serait-ce qu’un sourire lorsque Ashton Kutcher, après avoir copieusement soulagé les démangeaisons de ses testicules, prend une grosse poignée de pop-corn qu’il ingurgite goulûment avant de les verser dans son pantalon et de les manger à même son caleçon. Pour réussir un gag aussi lourd, il faut justement avoir l’outrance géniale des frères Farelly, ce qui n’est pas le cas de Tom Vaughan. Ici, les personnages pissent dans la vaisselle et se jettent des oranges à travers Central Park. Nous, on crie simplement au secours.

Evidemment, c’est en voyant le beau Ashton Kutcher au contact de ses neveux et nièces que Cameron Diaz tombera sous le charme et que les sentiments se dévoileront. Jack sympathisera à coups de blagues salaces avec le patron de Cameron Diaz pour qu’elle obtienne sa promotion. Celui-ci n’aura de cesse, au cours du séminaire qu’il organise pour ses deux employées concurrentes, de lancer des allusions racistes à l’égard de sa collègue asiatique (en l’appellant : « La Chong », sûrement pour se conforter dans la droite ligne humoristique des Taxi écrit par Luc Besson).
Ainsi, What happens in Vegas n’est que l’énième confirmation d’un genre qui, après avoir stagné et s’être enlisé, sombre finalement, avec une complaisance inouïe, dans le vide et la vulgarité. L’un de ces films jetables qui se consomment entre deux McDo avec sa carte illimitée UGC et que l’on oublie immédiatement après l’avoir vu. Un film enfin, qui ne fait que s’inscrire dans l’actualité du merchandising avec, par exemple, le tube à la mode pour ouvrir le film (ici Grace Kelly de Mika) et qui n’a donc, affirmons-le, vraiment plus rien à voir avec le cinéma. On préférera d’ailleurs exceptionnellement au titre original du film sa traduction française, Jackpot, titre bien plus révélateur quant aux intentions de ceux qui l’ont commis : faire de l’argent en divertissant et en détendant le spectateur et, en le rendant lui et son cerveau « disponibles » comme le déclarait à l’époque Patrick Le Lay, PDG de TF1, et le préparer entre deux comédies romantiques américaines en kit dont Dana Fox (« scénariste à suivre » ne l’oublions pas !) aura tôt fait d’assembler les pièces détachées.
Jackpot, réalisation de Tom Vaughan, scénario de Dana Fox.
Avec : Cameron Diaz (Joy McNally), Ashton Kutcher (Jack Fuller), Rob Corddry (Hater), Lake Bell (Tipper), Michelle Krusiec (Chong) et Krysten Ritter (Kelly).
Crédit photographique : 20th Century Fox.
Remi Prin est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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Même si elle est une ravissante idiote, une midinette blonde ^^
Cameron Diaz aura quand même joué le (second) rôle de sa vie dans Being John Malkovich…
Tu ne peux pas dire de Cameron Diaz que Gangs of NY soit son seul film important. Dans being John Malkovich elle a prouvé qu’elle pouvait jouer des rôles intéressants même si depuis elle n’en a plus fait
[...] Domaine dans lequel Hollywood nous a prouvé qu’il pouvait nous offrir le pire (récemment Jackpot) comme le meilleur (Lost in Translation, pour rester dans le domaine des « filles de… »). [...]