L’amour des Maytree, d’Annie Dillard
Par Christine Jeanney • sam 10 mai 2008 • Categorie: LittératureSortie en avril 2008
Annie Dillard est aussi peintre à ses heures perdues. Comment qualifier son écriture ? Écoutons-la en parler, au début de En vivant, en écrivant (réédité ce mois-ci aux éditions Christian Bourgois) : « En écrivant, tu déploies une ligne de mots. Cette ligne de mots est un pic de mineur, un ciseau de sculpteur, une sonde de chirurgien. Tu manies ton outil et il fraie le chemin que tu suis. »
La musique de cette écriture s’éloigne beaucoup des mélodies simples aux refrains facilement anticipés. Étonnante, intelligente, c’est une musique en mouvement, qui peut désarçonner ou paraître hermétique. Elle est en déplacement, complexe, changeante, presque fuyante. Mais se laisser prendre au ressac des mots, c’est quasiment marcher dans les dunes « du cap Cod, le “cap aux morues”, cette sablonnière minérale exposée aux intempéries ».

L’histoire qu’elle nous raconte est simple : un homme, Toby Maytree, et une femme, Lou, qui s’aiment, se quittent et se retrouvent.
« Lorsque Maytree riait, il détendait ses jambes. Il avait les clavicules et les tendons d’Achille d’une grande finesse. Il sifflait, portait des pantalons amples et parlait sans arrêt. »
« Il retombait, encore et encore, amoureux de Lou. Quand ils marchaient, il lui tenait la main. Elle semblait, aujourd’hui comme hier, rouler ou flotter par-dessus le monde - agissant, donnant, prenant, sans jamais ni accélérer ni ralentir, un pan d’écharpe rouge ou bleue passé autour du cou. »
Tour à tour, les personnages de L’amour des Maytree s’approchent les uns des autres, se séparent, se trahissent, s’attendent, se font des signes, se pensent. Annie Dillard les serre au plus près, avec leurs postures, leurs mouvements, leur quotidien. Ils se mélangent au paysage. Ils sont à la fois au bout d’un monde et au centre de celui-ci : « Sur un coup de tête, Maytree quitta la ville et prit le chemin de sa cabane. La planète roulait pour rattraper son ombre. Sur la haute dune, le ciel lui descendait jusqu’aux chevilles. Rien de ce qu’il apercevait ne dépassait ses socquettes. À travers le long horizon, des dunes paraboliques, comme autant de vagues scélérates, coupaient le ciel. »
Nous les découvrons, ces héros, très différents de nous et uniques dans leurs trajectoires, lointains. Puis, car ce livre porte l’élan d’une vague montante et descendante, nous les sentons incroyablement proches. Au fond, que font-ils d’autre que s’interroger et formuler les questions essentielles : qu’est-ce que vivre, qu’est-ce que l’amour, qu’est-ce que trahir, qu’est-ce que vieillir, et que capter de l’éphémère du monde autour de nous…?
Lire L’amour des Maytree est une expérience émaillée de métaphores exemptes de clichés simplistes : « Paulo vit le sourire de son vieux père s’éclairer et trembler un peu. Tant de rides lui striaient la peau que ses yeux avaient l’air de trous dans un pare-feu », ou encore « La ville s’était recroquevillée et avait multiplié les murs, un peu comme des cristaux forment des facettes dans une fiole ».
L’auteur sait capter les éléments naturels pour les transcender. Ses descriptions se teintent d’une présence extrêmement humaine. C’est toujours l’homme au centre, traduisant le réel, toujours lui qui participe au grand ordonnancement du monde qu’il regarde.
« La première leçon que Lou et Maytree apprirent fut que, pour observer le ciel, il fallait s’allonger sur le dos. Comme la lumière de la ville blanchissait le ciel, ils allaient plutôt dans les dunes. (…) Une fois, ils s’étaient installés sur la plage au coucher du soleil, Lou resta à regarder comment les sternes coinçaient l’encoche de leur épine dorsale dans la corde tendue entre leurs ailes pareilles à une arbalète. À la toute dernière seconde, elles jetaient un regard, inclinaient une aile, et ça partait, en flèche. Le temps d’un éclair, l’eau fut noircie par un bouillonnements de bluefish. Si on regardait ailleurs, à l’oreille, on aurait dit du popcorn en train d’éclater. »
L’amour des Maytree est pareil au carnet de croquis d’un peintre, mais les formes étudiées par l’artiste ne se limitent pas aux ciels, aux horizons et aux habitants de la côte. Des sensations y sont dessinées, avec leurs degrés de conscience, leurs imaginaires et leurs demandes sans réponses.
« Lou se demandait où, quand il mourrait, irait tout ce qu’il avait emmagasiné dans sa tête. Verrait-on des filaments de son savoir dessiner des schémas à la surface de la terre ? Est-ce que son cerveau enseignerait au plancton naufragé comment trouver, sur le plancher de la mer, son chemin d’ici à Stellwagen Bank ? »
Ce simple roman d’amour n’en est pas un. Il touche à l’universel, il cherche à déployer ses sens, largement, et à s’approprier la vie, l’éphémère.
Il reste de ce livre lorsqu’on le referme, l’impression d’avoir vu des fils se dérouler, des fils de vies tressés d’une somme de détails extraordinaires et insignifiants. Nous les avons observés, comme sur une plage on suit des yeux un vol d’oiseaux maritimes. Nous savons qu’ils volent vers un point précis, ou nous croyons savoir. Eux aussi, sans doute. Leurs questions et les nôtres se fondent, comme se fondent en volutes subtiles les couleurs d’un ciel à la Turner…
Car Annie Dillard est aussi peintre, à ses heures.

L’amour des Maytree d’Annie Dillard, publié aux éditions Christian Bourgois.
Annie Dillard a obtenu le prix Pullitzer en 1975 pour Pilgrim at Tinker Creek.
Crédit photographique : Christian Bourgois 2008 et Rollie McKenna 1994.
Christine Jeanney est la Rédactrice Littérature du magazine.
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Peindre la vie avec des mots : voilà qui m’intrigue…
Sandrine, si tu tombes sur un de ses livres, tu verras que c’est une drôle de voix à entendre, dans l’infiniment ténu et petit et dans le grand cosmos en même temps. Elle est très proche de la Nature, et a beaucoup de connaissances d’entomologie par exemple. Elle procède par touches. C’est pour ça que j’ai pensé à de la peinture.