Rubrique Abracadabra : retour de coccinelle
Par Julien Meyrat • lun 12 mai 2008 • Categorie: Bande Dessinée / MangaAlbum paru le 2 mai 2008

En 1968, un peu avant la libération des étudiants, des mœurs, de la femme et de tout un tas de minorités eut lieu celle de Marcel Gotlib. C’est en effet à cette période que René Goscinny, auteur des Dingodossiers qui jusque-là asservissaient le malheureux dessinateur, dut s’en aller remplir les engagements qu’il avait pris sur ses quatre-vingt dix-huit mille autres séries (d’innocentes vétilles comme Iznogoud, Lucky Luke, Le Petit Nicolas ou Astérix). Notre artiste de l’encre de Chine se retrouve alors livré à lui-même face à sa planche à dessins. Le résultat paraît dans le magazine Pilote quelques semaines plus tard : une compilation d’exposés didactiques ou presque mettant en scène Isaac Newton, une pomme, un professeur et quelques autres personnages à la cocasserie pas forcément évidente a priori. Et une coccinelle.
Il serait réducteur de prétendre que Gotlib employa les règles du neuvième art pour faire rire les lecteurs de sa Rubrique-à-brac. Il les transcenda, en atomisa tout simplement les codes au seul nom de l’humour le plus brut, le plus hilarant, le plus désopilant. Ils sont peu nombreux les auteurs actuels, comiques ou non, de BD ou non, qui ne revendiquent pas une petite part de l’héritage gotlibien. Jusqu’à Laurent Baffie qui lui offrait une apparition dans son film, Les Clés de bagnole, sur le registre du running gag, un art qu’il aura porté au sommet.

Autant dire que la perspective d’un hommage à ce monstre sacré de l’humour, en ces temps de mauvaises adaptations de Goscinny (les premier et troisième films d’Astérix, certes, mais aussi le terrifiant Iznogoud), avait de quoi faire trembler les fans. La bonne idée aura été de mettre sur le coup la fine fleur de la bande dessinée française. Et quand on dit la fine fleur, pour une fois le terme n’est pas galvaudé. C’est bien simple, il ne manque que Sfar et Trondheim ! Le tout sur un pitch d’une amusante simplicité : « On dirait qu’il faudrait être Gotlib à la place de Gotlib ».
Tous ont quelque chose à dire, à faire partager sur la Rubrique. Qu’il s’agisse d’hommages pertinents à travers leur propre univers, comme Ptiluc et le duo Christin – Mézières, qui ont du mal à ne pas caser de rats et de Valérian dans leurs cases, ou de reprises de classiques remis au goût du jour, comme Édika ou Dupuy et Berberian, chaque planche se déguste avec gourmandise. Chaque auteur a donné le meilleur de lui-même et le résultat est à la hauteur des espérances. Mentions spéciales à Blutch qui signe sans doute l’histoire la plus sublime, la plus mystique et la plus stupéfiante de l’album, et au très inattendu Enki Bilal qui recompose la photo de famille avec son style si personnel. Sans parler des bêtises de Ferri et Larcenet, des remises à jour fort à propos d’Arleston – Mourier et Antoine de Caunes – Guarnido, des hommages toujours déférents de Zep et Binet, des étrangetés de Tardi ou Mandryka…
Si l’esprit de Mai 68 plane au-dessus d’une BD actuellement, c’est bien celle-ci. Noir et blanc ou couleur, mono ou multiplanche, ultra-respectueux ou déviant, pas une des planches n’est de trop et chaque œuvre a sa place dans cette anthologie. Le seul regret se situe au niveau de la dernière page : après, il n’y en a plus.
Rubrique abracadabra, textes et dessins de Bilal, Binet, Tronchet, Édika, Benacquista et Barral, Christin et Mézières, Goossens, Margerin, Ferri et Larcenet, Arleston et Mourier, Léandri et Solé, Maëster, Jannin et Dal, Mandryka, Dupuy et Berberian, Lefred-Thouron et Chauzy, Lindingre, Julien/CDM, Ptiluc, Tardi, Zep, Boucq et Belkrouf, Blutch, Antoine de Caunes et Guarnido, éditions Dargaud.
Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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