Stress de Romain Gavras : Réalité et vérité refoulées
Par Willy Gilboire • mer 21 mai 2008 • Categorie: MusiqueDiffusé depuis le 29 avril 2008

Voici donc ce que l’on appelle communément sur le web, un effet « buzz ». Le clip Stress du groupe electro Justice, produit par 75 Music, diffusé officiellement sur le site Dailymotion a été visionné, à ce jour, plus de 800 000 fois par des spectateurs curieux.
Réalisé par Romain Gavras, fils du cinéaste Costa Gavras, le clip suit le parcours anarchique et destructeur de six jeunes dans la région parisienne.
Actuellement, la polémique est telle que l’on entend tout et surtout n’importe quoi. Que ce soient des journalistes ou des chroniqueurs TV, tous ne trahissent qu’une vision ou une compréhension simpliste du brulôt de Romain Gavras : clip raciste et ultra réaliste, image dégradante de la banlieue, incitation à la violence gratuite… Le clip déchaîne les passions.
Oui, Stress apparaît violent et choquant auprès des âmes sensibles. Impossible de constater le contraire. Chez Culturofil, il nous paraît bien plus choquant par contre, alarmant même, de voir à quel point notre société n’est pas consciente du stress et de l’énergie qui couve dans nos zones urbaines.
Stress ne montre pourtant que ce qu’il peut en résulter lorsqu’ils sont libérés : un déchaînement gratuit et aléatoire de violence. En outre, en mettant en scène des enfants, cette violence apparaît justement dans son état le plus pur et le plus révoltant.
Si nous nous recentrons maintenant sur le clip de Romain Gavras, nous remarquons qu’Orange mécanique de Stanley Kubrick est régulièrement cité pour parler de Stress. Où retrouve-t-on le cynisme et la satire féroce de ce film réalisé en 1971 ? Pourquoi évoquer une œuvre qui se déroule dans une époque futuriste pour parler de faits actuels ?
Film passe-partout et aussi bouc-émissaire que Scream de Wes Craven, Orange mécanique fait donc encore les frais de la récupération facile et stupide de ceux qui n’enrichissent pas le débat, rédacteurs incompétents ou journalistes en mal de sensations.
Sur la forme, un œil averti verra que Stress trouve son influence principale et de nombreuses similitudes avec le clip de Chris Cunningham, Come to daddy, réalisé pour l’artiste electro Aphex Twin.
Brillamment filmé caméra au poing, des immeubles délabrés de nos banlieues jusqu’aux rues de Paris, monté à la serpe : le clip percutant de Romain Gavras ne révolutionne donc pas le genre mais accroche le regard en remplissant efficacement son contrat sur le plan du marketing.
Sur le fond, nous ne rejoignons pas l’ensemble des détracteurs qui s’accordent à dire que le clip donne une mauvaise image de la banlieue. D’ailleurs, donner une image d’un lieu ne revient-il pas en fait à le dénaturer ?
Ni bonne ni mauvaise, l’image laissée par Romain Gavras n’est ni plus ni moins que celle la plus crue que l’on pouvait donner de ce que l’on peut voir actuellement dans certaines de nos zones urbaines, lieux auxquels on donne communément le nom simpliste de « cités ».

Pour nous, les propos des nombreux détracteurs dévoilent plutôt qu’une vérité dérange et qu’elle se retrouve de ce fait occultée, disons même refoulée.
« Le clip ne dit rien. Où est le message ? » s’écrie par exemple Abdelkrim Branime, journaliste pour Respect Magazine. Non, puisque le clip de Romain Gavras a le mérite de pointer sa focale sur toute une génération de jeunes laissée sur le carreau et livrée à elle-même.
Si certains pensent le contraire, rendez-vous donc en bas des tours et voyez tous ces jeunes déscolarisés qui tristement « chauffent le bitume » et « tiennent les murs » du matin au soir. Allez voir toute cette jeunesse, cette pépinière, cette énergie gâchée et laissée à l’abandon par notre pays depuis des années.
Où est le message enfin ? Il se retrouve tout simplement traduit par les propos et les réactions des détracteurs : incompréhension, dénie, stigmatisation… Avec l’escalade générée par Stress, Romain Gavras ne pouvait faire plus efficace.
Terminons enfin par le récent communiqué du groupe Justice : « Ce film n’a jamais été envisagé comme une stigmatisation de la banlieue, comme une incitation à la violence ou, surtout, comme un moyen larvé de véhiculer un message raciste […]. La vidéo de Stress est née d’une idée : offrir un clip indiffusable en télé à un titre indiffusable en radio. Sans la contrainte de réaliser un clip “diffusable”, nous avons pris toutes les libertés avec ce support. Pas pour choquer gratuitement : juste pour ouvrir le débat, susciter des questions, comme le font régulièrement le cinéma, la littérature ou l’art contemporain […]. Nous étions conscients que le clip était sujet à controverse. Nous n’imaginions pas un instant que le débat irait si loin, que nous nous retrouverions à devoir nous justifier sur des sujets aussi graves […]. Nous n’avons ni l’intention ni la légitimité de parler en profondeur des problèmes de société. La récupération massive de ce clip, en quelques heures seulement, nous a rappelé à quel point il est difficile aujourd’hui de contrôler la destination des images et l’intégrité de leur propos. »
Le retour du refoulé freudien est suscité par la force et la crudité des images captées par l’œil de Romain Gavras. Le clip Stress aura eu le mérite de pointer sa focale là où cela fait mal, dans une période post-émeutes de banlieue où les images et leurs propos sont instantanément déformés et détournés, où aucune solution à ce jour n’a été trouvée ni appliquée efficacement, et où la démagogie fait encore rage en politique sur ce sujet.
Stress, réalisation de Romain Gavras, musique de Justice.
Crédit photographique : Justice.
Willy Gilboire est un des rédacteurs DVD du magazine.
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M’ouais… Ce clip m’a pas choqué mais “stressé”, et à cela le pari d’associer une musique du même nom est réussi. Après je n’ai pas cherché d’interprétation tant on sentait que Jus†ice voulait juste lancé un pavé pour faire parler d’eux (ou de leurs blousons en cuir à 700 €uros, apparemment sold out avant leur mise en vente)… Bref ça m’a pas mal dégouté sur le moment même si la réalisation est plutôt très bien foutue mais en même temps pas non plus si complexe que ça…
Ce qui m’énerve c’est la comparaison avec le chef-d’œuvre de Kubrick qui n’a franchement presque, voire rien, à voir avec ce “clip”…
C’est marrant, on en cause en ce moment chez l’ami G.T. (http://art-rock.over-blog.com/article-19675433.html) et justement ce matin j’écrivais, au cours d’un débat captivant (mais qui je l’avoue tardait à me captiver) :” La vérité, c’est que tant qu’un tel clip provoque des réactions autres que l’indifférence dont je faisais montre au premier commentaire…ça signifie que ce genre de subversion n’est pas si vain et stérile que certains l’affirment (en en faisant 10 pages, pour bien souligner à quel point ce n’est pas intéressant)”.
Du coup je ne peux qu’être séduit par ton idée du message contenu dans les réactions. Je n’oublierai pas pour autant le côté mercantile souligné par Thomas au commentaire du dessus…je me contenterai de ne pas le trouver si capital que ça…
Je trouve cet article très intéressant, pour une fois que l’on ne s’arrête pas au contenu en lui même ou à une “pseudo-interprétation”. Il est très juste de remettre Orange Mécanique à la place qu’il lui est due, et non pas qu’il serve de comparaison grotesque en se contentant à son contenu manifeste que représentent les scènes de violence. Je ne suis pas contre une comparaison avec ce film, mais que celle-ci soit plus précise, et qu’elle questionne les vraies problématiques à la fois du film de Kubrick et du clip, problématiques qui peuvent se rejoindre, notamment grâce à la distance entre ces deux œuvres, de par les changements culturels, sociaux, les modes de consommations des médias, l’âge des spectateurs de plus en plus précoces, etc.
Je voudrais aussi ajouter, même si peu de personnes y feront attention, à la délicatesse des parallèles psychanalytiques, et de Freud plus particulièrement. Ce dernier est très souvent cité, et à tort, pour tout et n’importe quoi, c’est à croire que bientôt, il permettra d’expliquer des recettes de cuisine… Mais dans cet article sur le clip de Justice, le lien qui est fait avec la théorie de Freud est des plus intéressants.
Je souhaitais juste apporter des précisions très simples, sans faire un cours sur Freud, sur ces mécanismes de refoulement. Si l’on suit le modèle d’un autre auteur de psychanalyse, Winnicott, qui explique que le conflit actuel, ici introduit par la violence du clip, entre en résonance avec un conflit passé. Cette réactivation réveille le refoulement, ce qui a été refoulé, et ce dernier menace de revenir, sous une forme déguisée, pour “foutre le bordel dans le psychisme”, bouleverser des interdits, des lois symboliques durement acquises.
D’une manière plus dérangeante, c’est mon avis, Come to daddy d’Aphex Twin vient réveiller encore plus brutalement ce refoulé, ces “problématiques anciennes”, avec des éléments saillants comme ces enfants aux visages d’adultes, ce mélange de genres, d’âge, de comportements… Ce clip a sûrement était “sauvé de la polémique” par le fait qu’Aphex Twin soit considéré par les grands médias comme un artiste “underground” ou autre attribution grotesque.
Merci à ceux qui m’ont lu.
Merci à toi déjà pour ce très intéressant commentaire !
Pour ma part, je n’ai plus qu’à me plonger dans les travaux de Winnicot.