Lay It Down : Al Green miraculeux
Par Labosonic • jeu 22 mai 2008 • Categorie: MusiqueSortie le 26 mai 2008

La vie est faite du hasard de rencontres. Les artistes, aussi grands soient-ils, n’échappent à cette règle. Et les mateurs d’uchronie mélomane ont ainsi quelques grandes énigmes à résoudre : Elvis serait-il devenu une star sans le Colonel Parker ?, Quelle serait aujourd’hui la postérité d’un John Lennon s’il n’avait jamais croisé le chemin de Mark Chapman ?
Le parcours d’Al Green constitue l’un des meilleurs exemples en ce qui concerne les péripéties. 1974 : au sommet de sa carrière, le mouvement d’humeur tragique d’une amie désaxée le meurtrit profondément dans sa chair et modifie sa vie. Suite à cet épisode dramatique, il décide deux ans plus tard de changer de manager et de confier son destin artistique au plus puissant d’entre tous : LE Tout-Puissant. La superstar du Rythm’n'Blues se consacre alors au gospel et à sa nouvelle carrière de ministre du culte. Et jusqu’à présent, seul son complice de toujours, l’arrangeur « Papa Willie » Mitchell, a réussi à réellement1 donner au pasteur Green l’envie de redevenir le grand Al, la voix d’or de Memphis.

C’est donc un petit miracle que la dernière grande voix de la soul music ait décidé de s’associer avec quelques jeunes admirateurs doués pour enregistrer un nouvel album. Lay it down est construit autour d’une rencontre, celle d’Al Green avec une génération montante qui a grandi en écoutant ses disques. Et s’il y a beaucoup de talents parmi les collaborateurs de ce disque : ?uestlove2, James Poyser3, The Dap-Kings Horns4, Anthony Hamilton, Corinne Bailey Ray et John Legend, aucun n’a réellement le statut de superstar.
L’assertion peut paraitre sévère envers ces jeunes artistes, particulièrement les plus connus. Mais, elle est bien réelle et constitue paradoxalement un véritable atout pour le disque. En effet, aucun des invités n’essaie de tirer la couverture à lui. A tous les niveaux, la sobriété est de mise. A la production, ni ?uestlove, ni Poyser n’ont d’autre prétention que de servir l’interprète principal : pas la moindre tentative chez eux d’imposer à la musique d’Al Green un quelconque relooking extrême, à base de hip-hop ou de r’n'b. De la même manière, les voix invitées savent exactement où se placer pour ne pas faire d’ombre à celle du maître, n’hésitant jamais à devenir de luxueux choristes.

Cette bande de jeunes gens aussi talentueux que respectueux va donc littéralement faire de Lay it down un écrin destiné à mettre en valeur Al Green et le moins que l’on puisse dire c’est que le résultat est une réussite : une voix de velours qui se promène avec une nonchalance sensuelle sur une soul music de grande classe. Les cordes délicates d’All I need succèdent au groove rythmique délicieusement envoutant d’I’m Wild about You, marqué par un délicieux solo de claviers rétros. Partout, les cuivres donnent au disque un éclat phénoménal.
Ce disque avait des allures de piège, autant pour Al Green, désenchanté par ses collaborations passées, que pour ceux qui lui ont proposé de sortir de sa semi-retraite. Le risque était grand de ternir l’image de celui qui est peut-être la plus grande voix masculine vivante de la planète. Mais, grâce au respect qu’ils ont pour celui qui est l’égal d’un James Brown, d’un Marvin Gaye, d’un Frank Sinatra ou d’un Barry White, les jeunes admirateurs d’Al Green ont réussi à réaliser un disque sur mesure pour leur idole. Certes, celui-ci ne présente absolument pas Al Green sous un jour nouveau mais son talent, trop rare, s’y exprime si bien qu’on ne peut vraiment pas en tenir rigueur à qui que ce soit.

Lay It Down, d’Al Green, publié chez Blue Note.
- On oubliera volontiers ses mauvaises rencontres avec des artistes d’un gabarit inférieur : une diva peroxydée aujourd’hui oubliée (Annie Lennox) et un chanteur plus connu pour son éphémère mariage avec une star hollywoodienne (Lyle Lovett). [↩]
- Percussionniste de The Roots.[↩]
- Clavier, entre autres, d’Erykah Badu.[↩]
- La formation de cuivres qui donne le relief de l’album Back to black d’Amy Winehouse[↩]
Labosonic est un des rédacteurs Musique du magazine.
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