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Noces d’airain de Christophe Léon

Par Christine Jeanney • sam 24 mai 2008 • Categorie: Livres

Publié en avril 2008

Si les romans d’amour abondent en littérature, nous nous trouvons ici devant un cas rare : Noces d’airain est un roman de non-amour.

Comme un médecin légiste dissèque méthodiquement les cadavres, Christophe Léon décrit le dernier quart d’heure de la vie d’un couple, un dimanche matin, entre 8H45 et 9H, minutes après minutes. Pas de suspens inutile, car nous comprenons dès les premières pages que ce couple va se détruire. Nous pressentons l’escalade folle de gestes sanglants, jusqu’à l’outrance, dans la veine de ce film de Danny DeVito, La guerre des Rose, mais en littérature.

L’auteur passe la parole à tour de rôle à ses personnages. La parole ou plutôt la pensée, car jamais ils ne s’adressent l’un à l’autre, ou si rarement. Ils pensent. La construction du livre fait ainsi se succéder les états d’âme de chacun et l’on passe de « Elle » à « Lui » alternativement, jusqu’à un « Eux » proche de la nitroglycérine.

« _Elle
(…) J’hésite un instant avant de descendre. Ne devrais-je pas allumer ?
Le dimanche, mon mari me l’interdit. Il souhaite faire “la grasse” comme il dit. Allumer serait, en quelque sorte, une affirmation de ma personnalité. Un acte de rébellion. »

« _Lui
Une marche après l’autre. Me tenant à la rampe sur laquelle ma main glisse. Je descends l’escalier. Je profite des derniers moments qui m’appartiennent. A moi et à personne d’autre. Surtout pas à madame. Dans un instant, elle me donnera le bonjour. Elle me regardera par en dessous. Comme elle le fait toujours. J’aurai la désagréable impression d’être examiné par les trous de nez. Trépané. »

À tour de rôle, ils racontent, férocement lucides. Ils n’hésitent pas à exposer leurs gestes intimes, leurs sentiments peu avouables. Rancunes, impuissances, frustrations et solitudes entrent dans la composition de ce piège fatal. Noces d’airain est une plongée au cœur de ce qui ne se dit ni ne se raconte, de ces vies pourtant anodines. De l’extérieur, les apparences sont presque sauves. De l’extérieur, ici, il est rarement question, et lorsqu’un décor plus large est planté, il oscille entre bêtise crasse et mesquinerie.

Le lecteur pourra être rebuté par l’avalanche de détails sordides, par l’examen cru des bassesses de chacun. Car qui, d’Elle ou de Lui, trouvera grâce à nos yeux ? Qui, de ce couple sans prénom, déclenchera empathie, pitié, commisération ? La lecture avançant, on mesure leurs failles. Mises à nu, elles se creusent, et chacun, tétanisé par ses propres fissures, ne peut refermer celles de l’autre.

Si Christophe Léon sonde cette bourbe conjugale, est-ce pour, au-delà de la purge, la dénoncer ? Ou est-ce plutôt pour y découvrir, caché, dans un recoin, un restant d’humanité ? S’il existe, il paraît bien ténu, et aussi fin que le trait est noir. Le style est rude, sans concession. Les phrases sont courtes, cruelles. Les détails, parfois obscènes, évoquent un tableau de Bacon.

Alors, ne nous étonnons pas de voir Noces d’airain publié dans la collection Esthétique (provisoire) de l’horreur. On cherchera en vain une porte ouverte, une échappatoire qui nous laisserait un gramme d’espoir au milieu de cette mécanique de l’effroi. Quoique… Sur les lieux du drame, une bulle d’oxygène : la présence de deux gendarmes, l’un en tutu et l’autre en diablotin !… Pirouette insensée ? Signe tangible du rêve, comique de cette fantaisie cauchemardesque ? C’est ce que les optimistes incurables, dont je dois finalement faire partie, préféreront penser.

couverture noces d airain

paru aux éditions ArHsens en avril 2008

Autres publications de l’auteur :
aux éditions du Rouergue Tu t’appelles Amandine Keddha (roman, 2002) et Palavas la Blanche (roman, 2003)
aux éditions Le Serpent à Plumes Journal d’un étudiant japonais à Paris (roman, 2007)
aux éditions du somnambule équivoque Beaux-arts (roman, 2008) et Ecoloco, une alter-friction (essai, 2008)
Crédit photographique : ArHsens éditions

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Christine Jeanney est une ancienne rédactrice Livre du magazine.
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4 Réponses »

  1. J’ai lu ce roman déroutant et parfois provocateur. Il y a dans cette écriture un je-ne-sais-quoi de particulièrement déstabilisant. A mon avis, un auteur rare. Ses livres sont-ils tous de la même veine ? Je vais aller y jeter un oeil… A suivre !

  2. Il est hors du commun sans aucun doute ! Incisif, sans concession, sa voix est très particulière ! Je réalise que j’ai oublié d’indiquer qu’il anime un site avec toutes les informations le concernant :
    http://www.christophe-leon.com/

  3. D’après cette critique, ouvrir ce livre pour moi reviendrait à ouvrir la boite de Pandore et la refermer après que l’espoir en soi sorti… Beaucoup trop risqué !

  4. [...] Léon montrait un monde d’un noir intense dans son Noces d’airain. Avec Ella, c’est une autre couleur qu’il offre, celle de l’espérance : comment planter une [...]