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Journal d’un ingénu : le meilleur Spirou depuis dix ans !

Par Julien Meyrat • lun 26 mai 2008 • Categorie: Bande Dessinée / Mangas

Album paru le 23 avril 2008

Appréciation de Julien niveau 2

1939. Tandis que gronde la guerre entre la Pologne et l’Allemagne, des représentants des deux factions se rendent à Bruxelles pour tenter des négociations sur le fil du rasoir. Ils descendent au prestigieux Moustic Hôtel, où un jeune orphelin officie en tant que groom. Il s’appelle Spirou, ne connaît encore rien du monde et passe l’essentiel de son temps à éviter les brimades du portier Entresol et arbitrer les matchs de foot des gamins du quartier.

La série Une aventure de Spirou et Fantasio par…, déjà abondamment évoquée dans les colonnes de Culturofil1, n’a jamais cessé de progresser. Ou du moins, de faire du surplace avec élégance. Les auteurs, admirateurs fervents de Franquin et de Tome et Janry, se sont lancés dans des aventures épiques, tourbillonnantes, mêlant hommages et innovations. Sans jamais parvenir toutefois à dépasser l’œuvre originale, sans jamais se détacher de l’hommage, justement, cet exercice qui peut vite tourner au pensum pesant si l’on n’est pas prêt à quelques libertés.

La superbe couverture de Bravo

Émile Bravo, titulaire d’un prix Essentiel au dernier festival d’Angoulême (pour le fabuleux Ma maman est en Amérique, elle a rencontré Buffalo Bill), n’a pas ces préventions. Face à l’opportunité qui lui est faite de reprendre les héros, il préfère se pencher sur les origines, le commencement, et revenir aux deux auteurs oubliés et pourtant fondateurs de la série : Rob-Vel et Jijé.

Sur le plan mythologique, son intrigue se situe précisément entre les deux. Entre le petit groom insignifiant du Moustic et l’aventurier du maître de Franquin. Sur le plan historique, elle se positionne à un moment-clé : la période précédant l’Anschluss, alors que l’Europe de l’Ouest (et en l’occurrence la Belgique) se couvre consciencieusement les yeux tandis que le pire se trame à l’Est. Le Spirou que nous découvrons ici est à peine plus qu’un enfant : pupille de la nation dont on devine le quotidien, entiché d’un écureuil qui ne veut pas se laisser domestiquer, « chef » officieux des gamins du quartier, lecteur du Petit Vingtième (l’hommage récurrent de l’épisode n’est curieusement pas dédié à Franquin mais bien à Hergé, Spirou étant régulièrement comparé à Tintin, la grande star de l’époque), catholique pratiquant et ignorant tout des subtilités internationales, le monde s’arrêtant pour lui à Bruxelles. Face à lui, un Fantasio reporter spécialiste en cancans, dont la bêtise crasse serait proprement insupportable sans l’incroyable dynamisme et entrain dont il fait preuve en toute circonstance. Et une jolie jeune fille à la conscience politique fermement ancrée, qui va sortir notre héros de son enfance pour le propulser dans un monde dur, cruel, d’où il sortira changé à jamais.

L’audace de Bravo se remarque aux petits détails. Fanatisme, antisémitisme, homosexualité… Spirou évolue naïvement dans un monde complexe, réel que le lecteur comprend mieux que le héros. Alors que ce dernier essaie au départ de s’en sortir en se raccrochant à la conscience nationale (argument évident pour un lecteur assidu de Tintin), il découvre vite que les choses sont nettement plus compliquées qu’il ne le pense. La couverture, avec un Spirou coincé sur le jaune du drapeau belge, entre un noir composé de croix gammées et un rouge de faucilles et de marteaux, est plus qu’explicite. La fin aussi surprendra sans doute, Fantasio seul sauvant un semblant de happy end.

Il est difficile de dire à quel point Émile Bravo a réussi son coup. Ce dont on peut être certain, c’est que le prochain repreneur de la série aura beaucoup de mal à battre ce coup de maître. Nous avons tout simplement ici le meilleur Spirou depuis dix ans, si ce n’est depuis la défection de Franquin. Puissance narrative, excellence du scénario, intelligence des reprises de personnages (exit Seccotine, Zantafio, Champignac et consorts, juste un micro-hommage à Zorglub), finesse du trait (le charme de ce style année cinquante est étonnant)… De quoi donner des complexes aux trois équipes précédentes.

Il réussit une synthèse parfaite, un récit à double lecture qui parlera à tous et toutes. Comme il le déclarait dans une interview, sa bande dessinée préférée est la BD « tous publics » : « Celle qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Celle, avec plusieurs niveaux de lecture, qui se partage en famille, qui engendre des débats… Elle est fédératrice car elle induit la complicité entre générations ! » Et, nonobstant le jeu de mot facile, le résultat fait venir un seul mot aux lèvres : bravo.

Une aventure de Spirou et Fantasio par… Émile Bravo, Le Journal d’un ingénu, textes et dessins d’Émile Bravo, éditions Dupuis.

  1. De manière exhaustive, en fait, avec les travaux de Vehlmann et Yoann, Frank Le Gall et Yann et Tarrin[]
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Julien Meyrat est le rédacteur Bande Dessinée du magazine. C'est lui qui a créé nos Grimaces.
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