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Tchamantché, Rokia Traoré dépasse les frontières

Par Labosonic • jeu 5 juin 2008 • Categorie: Musique

Sortie le 19 mai 2008

Appréciation de Labosonic niveau 2

Il n’y a guère plus que les naïfs pour croire que « le dimanche, à Bamako, c’est le jour des mariages ». Car le succès populaire de l’album d’Amadou et Mariam n’a certainement pas servi l’essor de la musique malienne, en limitant à une carte postale sonore le patrimoine d’un des pays les plus importants dans ce domaine. Le Mali, pays à la tradition musicale séculaire, s’est ainsi vu réduit, par un tour de passe-passe commercial produit par Manu Chao, à de simplistes mélodies, aussi « sympathiques » que le fut le plus que discutable emblème d’une marque de cacao en poudre. La world-music, avec cet album, avait alors montré sa face la plus obscure : l’uniformisation du son et la négation même de tout ce qui consistue la richesse et la diversité du Mali qui va du chant des bergers peuls aux solos de kora en passant par la virtuosité d’un Ali Farka Touré.

Rokia Traoré

Rokia Traoré, l’un des plus grands talents de la nouvelle génération musicale malienne, va donc devoir affronter, au moins en France, une cohorte de clichés sur ses origines alors qu’elle n’en a véritablement pas besoin. Elle a, en effet, déjà fait ses preuves avec les trois albums précédant ce Tchamantché, récolté pas mal de prix, notamment dans les pays anglo-saxons1 et, que demander de plus, reçu le parrainage du grand maître qu’est Ali Farka Touré.

Même si elle est mieux armée que quiconque pour enlever les étiquettes qu’on lui collerait dans le dos, Rokia Traoré n’en a que faire car Tchamantché se charge tout seul du travail. Le disque est sorti sur la division Jazz d’une grande major et le moins que l’on puisse dire est qu’il y est totalement à sa place. La formule musicale qu’elle propose, en effet, ne relève de rien d’aisément définissable. L’album, essentiellement vocal, est à contre-courant de tout ce qui se fait actuellement en la matière.

Sur Tchamantché, vous ne trouverez aucun de ces écrins instrumentaux généralement sirupeux qui ne servent qu’à mettre en valeur une voix virtuose. Il n’y a pas non plus une débauche d’instruments africains qui donnerait à l’ensemble un caractère de carte postale folklorique. Et si l’abum ne rechigne pas à utiliser des guitares dont le son, mythique, a marqué l’histoire du rock et du blues2, il est impossible d’utiliser un de ces deux qualificatifs pour le décrire.

Rokia Traoré

Ni blues, ni jazz au sens conventionnel du terme, l’album renoue avec l’idée originelle de cette musique, à savoir faire exploser les frontières des genres musicaux connus. Et si Rokia Traoré démontre qu’elle n’est pas juste une voix africaine de plus, elle prouve surtout qu’elle n’est certainement pas la moitié d’une imbécile tant ce disque, d’une grande finesse, évoque son continent d’origine dans tous ses aspects.

Chanté majoritairement en bambara, l’album aborde, dans la grande tradition du continent des griots, des sujets du quotidien (Tounka évoque le thème de la migration tandis que Dounia aborde celui de la mémoire collective) mais se permet aussi un registre plus occidental : l’art de ne rien faire sur le très joli Zen ou l’amour sur The man I love, somptueuse reprise de Billie Holliday. Les instrumentations sont en rupture avec la tradition en ce qui concerne la section rythmique. Les mélodies deviennent ainsi plus dépouillées, plus épurées et mettent en valeur les cordes traditionnelles utilisées qui trouvent une complémentarité totale avec les guitares historiques du blues-rock.

Tchamantché est ainsi conforme à la réalité de l’Afrique d’aujourd’hui. Polyglotte, ouvert sur le monde et ses influences, respectueux du passé mais ancré dans le présent, l’album, définitivement métissé, repousse tous les limites connues en ce qui concerne les styles musicaux mais conserve l’identité profonde de son continent d’origine.

Tchamantché - Rokia Traoré

Tchamantché, de Rokia Traoré, publié chez Universal Music Jazz.

  1. On retiendra essentiellement le prestigieux World music award de la BBC en 2003. []
  2. Gretsch et Silverstone. []
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3 Réponses »

  1. Très bel article sur, en effet, un très beau disque…

    Un disque qui, malheureusement, ne sera que trop peu écouté, alors qu’il n’est pas juste “exotique”, mais universel comme tu le dis très justement…

    Pour forcer à la main à ceux qui se disent “mouais, la musique africaine c’est pas trop mon truc” et n’ont pas envie de se bouger pour le trouver, suffit d’un clic pour écouter cet album dont il serait bête de se priver, il est en écoute sur deezer :

    http://www.deezer.com/#music/album/100225

  2. Merci pour le lien G.T. !

  3. [...] de la salle, très nombreuses à son égard. Il convient aussi de saluer la performance de Rokia Traoré qui a été plus que convaincante alors qu’elle officiait totalement hors de son [...]