Mudhoney - Vingt ans après
Par Thomas Sinaeve • jeu 5 juin 2008 • Categorie: MusiqueDisponible depuis le 20 mai
Les dates de naissance des courants musicaux sont presque toujours sujettes à d’interminables polémiques, aussi n’affirmera-t-on pas ici que 1988 fut l’année d’apparition officielle du grunge. On pourrait, hein. Mais il y aurait toujours un mauvais coucheur pour venir nous rappeler que les premiers EPs de Soundarden et de Green River (futurs Pearl Jam) datent de 1987 – voire pour souligner que les débuts des Screaming Trees remontent à 1985.
1988 reste de toute façon une date symbolique pour le mouvement originaire de Seattle. Premier concert du groupe Pen Cap Chew sous son nouveau nom – Nirvana. Première apparition du terme grunge (dans la presse locale). Début de l’intérêt des majors pour les groupes de cette cité industrielle de l’état de Washington. Et premier single du label phare de la ville (le seul, en fait !), Sub Pop, à entrer dans les charts. Touch me, I’m sick. Par un jeune groupe n’ayant que quelques mois d’existence : Mudhoney.
Tout cela semble bien loin de nous et le nom de Mark Arm risque de ne pas évoquer grand-chose au grand public. La tornade Kurt Cobain est depuis venue l’effacer des mémoires. Pourtant entre 1988 et l’explosion du phénomène Nirvana, c’était bien Mudhoney le groupe phare de la scène alternative de l’époque. Le groupe locomotive, mine d’or qui permit à Sub Pop de signer à tour de bras tous les jeunes à chemises de bûcherons dans un périmètre de cent kilomètres autour de Seattle. Nirvana, Pearl Jam, Alice In Chains, Hole… ils prirent tous, à leur manière, le train en marche. Et l’histoire, cette ingrate, n’a toujours pas payé son tribut aux initiateurs du mouvement, derniers dinosaures de cette époque révolue qui peinent désormais à vendre des disques et à tourner hors des frontières américaines. Pas très juste, tout ça. Mais logique, pourtant.
Car Mudhoney était sans doute un groupe trop radical pour le succès de masse. Certes ils sont brièvement passés par la case major, comme tous les autres (la mode, ma p’tite dame, la mode…) ; mais à l’instar de leurs amis de Sonic Youth ils n’ont jamais su accepter le moindre compromis et s’en sont rapidement mordu les doigts. Kurt Cobain refusait peut-être de jouer dans les stades, militait sans doute sincèrement pour le Domination Teenage… n’empêche que ce genre de position est infiniment plus facile à tenir lorsqu’on vend ses disques par palettes. Activistes forcenés, farouches défenseurs d’une certaine idée du rock’n’roll (“March to fuzz !” scandaients-ils), Mark Arm et Steve Turner ont eu la folie douce de croire qu’on pouvait jouer exactement la même musique chez Reprise que chez Sub Pop… et se sont comme de juste faits saquer. D’une certaine manière, ils sont eux-mêmes responsables de leur destin. Ils ont refusé d’exploser à grande échelle, volontairement. L’écoute de leur nouvel album en constitue la preuve irréfutable.

Vingt ans après en effet rien n’a changé sous le soleil plombé de Seattle (qui n’a d’ailleurs pas changée non plus et demeure aux dernières nouvelles l’une des villes les plus sinistrées du pays). Pour cette huitième sortie (deux ans après l’époustouflant Under a billion suns – peut-être son meilleur disque à ce jour) Mudhoney a eu l’idée éthiquement louable mais commercialement suicidaire de publier… un album de Mudhoney. Tout simplement. Soit donc un album de grunge. En 2008.
L’idée pourrait faire sourire s’il ne s’agissait pas, une fois encore, d’un fleuron du genre, à savoir d’un mélange abrasif de hard-rock zeppelinien en diable, de hardcore sauvage et de punk radical. On disait en 1988 que le grunge était la rencontre des « trois B » : Black Sabbath, Big Black et Black Flag. Le commentaire vaut toujours pour Mudhoney, qui n’a jamais autant fait penser au susmentionné Black Sabbath que sur le tout nouveau Running out. Un Sabbath groovy (la basse de Guy Maddison fait des merveilles) qui aurait absorbé les Stooges et le Sonic Youth des débuts pour recracher cet album distordu, hypnotique parfois (Inside out over you), véhément toujours. De plus en plus braillarde avec le temps, la voix de Mark Arm évoque d’ailleurs désormais un compromis presque parfait entre Ozzy et Iggy du temps où ils étaient jeunes et infréquentables. Le meilleur morceau du cru 2008, What’s this thing ?, est là pour en attester : plus que n’importe quel chanteur de sa génération Arm dégage une aura malsaine, vicieuse, menaçante. Ce n’est certainement pas le gentil Eddie Vedder qui pourrait en dire autant…
Soit, mais quoi de neuf ? Rien, à vrai dire. C’est bien pour ça que The Lucky One mérite que l’on s’y arrête : son anachronisme le rend d’autant plus essentiel. La question se poserait bien entendu en d’autres termes si ses chansons étaient mauvaises… mais elles sont excellentes (citons encore The Lucky Ones, I’m now et l’héroïque …and the shimmering light). Simples, rageuses et engagées. Comme avant. Comme toujours. Comme en 1993, comme en 1988… comme en 2020 si Arm et Turner ne cassent pas leurs pipes d’ici-là. Totalement imperméable aux modes dès son premier single, Mudhoney ne cherche pas plus aujourd’hui à capter l’air du temps qu’à vivre dans le passé. Il se contente d’être là, de jouer ce rock névrotique, sursaturé et intelligent qu’on aime tant – après lui le déluge. Et si l’on a coutume de dire que Mudhoney, Pearl Jam et les Smashing Pumpkins récemment reformés sont les seuls rescapés de l’épopée grunge… une petite précision s’impose toutefois : ces derniers ont survécu au mouvement en le laissant en plan à partir du milieu des années quatre-vingt-dix. En ce sens, Mudhoney est le seul à mériter le titre de survivant qu’on accorde généralement aux deux autres. Le seul à avoir gardé vivace la flamme qu’un jour de 1988 il a lui-même allumée. Qui a dit que les premiers seraient les derniers ?
The Lucky Ones, disque de vétérans publié chez les vétérans de Sub Pop.
Crédits photos : Sub Pop.
Thomas Sinaeve est un des rédacteurs Musique du magazine.
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La pochette est très belle.
Le groupe est ennuyeux quand même un peu depuis déjà pas mal de temps mais bon.
Belle pochette en tout cas.
Quel casse-pied
J’avais commencé un truc sur Fuck Buttons, mais en fait je l’ai détruit, je ne voulais surtout pas te faire plaisir
Non mais ils sont gentils les Mudhoney mais ils font le même disque depuis 20 ans…
Mudhoney. A part mes débuts à la basse, sur Dissolve (qui ont aussi été ma fin, à la basse) cela ne me rappelle pas grand chose. Il a raison, KMS (comme toujours), c’est toujours le même disque. En fait, c’est un peu les Mötörhead du grunge. Enfin c’est toujours le même bon disque, quand même, on ne peut pas leur enlever.
(sinon, le mieux, c’est la compile de singles, Superfuzz Bigmuff, avec ce genre de groupes le meilleur c’est TOUJOURS la compile de singles)
Pas faux l’histoire de la compil de singles… et superfuzz bigmuff est une bonne compil…
(mais la pochette est moins belle)
(et non KMS n’a pas toujours raison, looooooooooooooooin de là)
(même encore un peu plus loin)
Moui. Alors si vous vous y mettez à deux, là…
Ouch j’ai peur que ta chronique de Mudhoney souffre du même syndrome que celle du Weezer
Là j’avoue que ça me fait mal au coeur, parce que pour un vieux grungy comme moi Mudhoney c’était un peu une institution. Je vais vraiment finir seul avec mes Pearl Jam si ça continue…
Benjamin
http://www.playlistsociety.fr/2008/06/mudhoney-lucky-ones.html
A ceci près toutefois que “The Lucky Ones”, contrairement au dernier weezer, reçoit un accueil tout à fait favorable à peu près partout. Et une fois encore, ce n’est pas un complexe : je trouve cet album très bon, je le dis, et j’explique pourquoi.
En revanche je me demande de quel complexe tu souffres pour systématiquement après avoir lu mes chroniques écrire en cinq lignes le contraire de ce que je dis en deux pages…??? C’est quand même une drôle de manière de procédé, pas étonnant qu’on ne soit pas souvent d’accord, nous avons l’air d’avoir des approches radicalement différentes…