culturofil_header.jpg

L’espèce fabulatrice de Nancy Huston

Par Christine Jeanney • sam 7 juin 2008 • Categorie: Livres

Paru le 5 mai 2008

L’espèce fabulatrice est une réflexion, un essai.
Nancy Huston est de ces auteurs qui saisissent par leur cran (il suffit de lire, pour le mesurer, son superbe Dolce Agonia ou le récent Lignes de failles, prix Femina 2006).

Elle s’attaque ici à un thème intime pour elle, crucial : l’Homme et le roman.
Sa réflexion s’appuie d’abord sur des constats simples, voire simplistes, et qui pourraient presque décevoir en début de lecture. Oui, l’être humain se différencie de l’animal par la narration. Il est l’espèce fabulatrice. Oui, l’être humain se construit par et dans la transmission de contes, d’épopées, de visions du futur, du passé, de récits fondateurs et mythiques.

espèce-fabulatrice-couv

Au moment où l’on s’interroge sur l’endroit où veut nous mener Nancy Hudson, elle oriente son raisonnement vers le Sens, le sens ultime, celui que nous cherchons partout, désespérément, depuis l’aube de l’humanité. Que ce soit dans la foudre, colère de Zeus, dans les entrailles d’un poulet, dans la vénération de divinités, la construction des cathédrales, dans la connaissance scientifique, dans l’organisation d’une pensée philosophique et jusqu’aux prévisions des économistes et des politiques, trouver du sens est notre quête, toujours renouvelée, car notre seule parade à l’effrayante conscience que nous avons d’être mortels. Nous développons ainsi un tel besoin d’histoires pour donner sens à nos vies, que les fictions nous nourrissent autant que nous les nourrissons. Et ces fictions, loin d’être fictives, sont on ne peut plus réelles.

«Aucun groupement humain n’a jamais été découvert circulant tranquillement dans le réel à la manière des autres animaux : sans religion, sans tabou, sans rituel, sans généalogie, sans contes, sans magie, sans histoires, sans recours à l’imaginaire, c’est-à-dire sans fictions.»

Nous sommes ces fictions :

«Accueillir un enfant c’est, à travers des histoires, lui ménager une place à l’intérieur de plusieurs cercles concentriques : famille/ethnie/Eglise/clan/tribu/pays…
Pour qu’advienne son
je, on doit le faire exister au milieu de plusieurs nous. Avec, toujours, plus ou moins proches et menaçants, des ils.
Tu es des nôtres. Les autres, c’est l’ennemi. Voilà l’Arché-texte de l’espèce humaine, archaïque et archipuissant. Structure de base de tous les récits primitifs, depuis La guerre du feu jusqu’à La guerre des étoiles.»

Nancy Huston établit donc une échelle entre toutes les fictions qui composent notre colonne vertébrale. Elle affine sa pensée. Les Arché-textes sont la base, le ciment initial qui nous définit comme espèce humaine. Néfastes, c’est d’eux que naissent méfiances, clivages, désignation de boucs émissaires, volonté de puissance, de vengeance, affrontements, violences, guerres…

C’est l’ouverture et le contact entre les différentes fictions humaines qui les rendent moins dangereuses. Savoir d’où viennent et ce que sont nos fictions nous donne le choix, la liberté de nous en extraire. L’enrichissement des multiplicités de point de vue ne peut que nous élever au-dessus, et au-dessus encore du degré zéro de la survie de l’espèce, du primitif. Et cela jusqu’à la fiction la plus civilisée qui soit, la plus fine – et c’est là toute la force du propos de Nancy Huston – la plus propre à ouvrir l’homme à la fois sur autrui et sur lui-même : le roman.

«Seul le roman combine ces deux éléments que sont la narration et la solitude. Il épouse la narrativité de chaque existence humaine, mais, tant chez l’auteur que chez le lecteur, exige silence et isolement, autorise interruption, réflexion et reprise. (…)
Seule de tous les arts, la littérature nous permet d’explorer l’intériorité d’autrui. C’est là son apanage souverain, et sa valeur. Inestimable, irremplaçable

C’est en romancière que l’auteur parle. Dans L’espèce fabulatrice, elle met au jour l’unicité de la littérature, son intelligence, l’ampleur cachée de son impact. Lire n’est pas anodin. Elle nous invite à l’entendre et nous donne - et c’est bien d’un don qu’il s’agit - au fur et à mesure qu’elle égrène parallèles et anecdotes, sa réponse à la question, somme toute banale et mille fois posée : «Pourquoi écrivez-vous ?».

L’acuité de sa réponse est incontestable. Effet miroir, sa méditation nous pousse à formuler un «Pourquoi lisons-nous ?» aussi personnel qu’essentiel.

Qui sommes nous ? Une construction complexe et fabuleuse, un cheminement, une évolution. C’est pourquoi nous lisons ou nous écrivons. C’est aussi pourquoi certains auteurs, ceux de la trempe d’une Nancy Huston, ne manquent pas de devenir «inestimables, irremplaçables»… au final, infiniment nécessaires.

Nancy Huston

L’espèce fabulatrice publié chez Actes Sud.
Crédit photographique : Horst Tappe.

Tagué comme: , , , , , , , , , , , , ,

Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
Ecrire à cet auteur | Tous les articles de Christine Jeanney

10 Réponses »

  1. Christine, bravo pour cet article passionnant sur un livre qui tout de même n’est pas coton coton à évoquer ! J’en aurais été bien incapable, quand bien même je l’ai trouvé captivant.

    Oui, ceci est un commentaire purement consensuel. On n’y trouvera ni humour, ni ironie, ni même la moindre réflexion à peu près intelligente.

    Et alors ? ;-)

  2. Et alors je dis encore !!!!
    Le commentaire “purement consensuel” est ma nourriture favorite !!! Avec les compliments, les hommages, les congratulations et les billets de 100 euros (aussi le passage de brosse à reluire, l’admiration de tous et mon élection comme Meilleure Humaine de l’Année…bon, j’ai pas dit de quelle année)… J’oubliais le Nutella.
    Franchement, hein, je ne suis pas exigeante.
    Alors, bien MERCI Thom !!!!

  3. Ai-je bien compris : le roman serait un genre supérieur aux arché-textes qui ne seraient que la mise en abime des travers et autres violences humaines ? Non, j’ai du mal comprendre. Au moins je suis intriguée et je n’ai qu’une envie c’est de savoir ce qu’elle entend par arché-textes !

  4. Sandrine, je crois qu’elle met là dedans( enfin, c’est ce que j’ai compris) tous les contes, mythes, légendes, épopées, discours ambiants qui disent “Nous unis ensembles. Eux : pas comme nous”. Les trucs qui divisent sans nous laisser la place de penser à la place de ce “eux pas comme nous” et du coup qui encouragent les affrontements. Enfin, c’est ça que j’ai compris ! :-)

  5. [...] humains. En cela, Seuls les vivants meurent est le roman du genre que définit Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, celui qui montre nos ressemblances, par-delà les lieux, les époques, les ethnies, les croyances, [...]

  6. Ouf, je me demandais si j’étais la seule à avoir été quelque peu déconcertée par le début de cet essai. Ouf,non. En plus de propos relativement simplistes, j’ai trouvé que Nancy Huston passait un peu vite sur les liens entre langage et fiction. Mais j’ai bien fait de continuer ma lecture, parce que une fois de plus son raisonnement s’avère des plus pertinent. Et plutôt que son raisonnement, son point de vue. Ce qui m’amuse d’autant plus que du coup, à la lecture de ceci : “Ce que l’art romanesque peut faire, en revanche, c’est nous donner un autre point de vue sur ces réalités. Nous aider à les mettre à distance, à les décortiquer, à en voir les ficelles, à en critiquer les fictions sous-jacentes.” je ne peux m’empêcher de penser qu’entre ce récit et un roman il n’y a qu’un glissement de sens qui relève -il me semble, de la fiction.

  7. Eddy, effectivement. La fiction étant, selon N. Huston, partout, constitutive de ce que nous pensons, donc de ce que nous sommes, c’est, plus que son existence, la distance entre nous et elle qui importe (et comme vous, j’ai trouvé le prologue de cet essai limite “portes-ouvertes-enfoncées”. Mais il fallait sans doute en passer par là pour mieux appréhender la suite ?…).

  8. Ce qui est exceptionnel avec Nancy Huston, c’est qu’elle part de quelques évidences (là où la majorité s’arrête) pour
    nous conduire vers des réflexions et des questionnements qui dépassent ses propos initiaux.Elle semble plus inspirée
    par les “Essais” de Montaigne que par les philosophes qui ont réponse à tout mais ne réondent à rien.
    Les authentiques écrivains sont ceux qui suscitent des nouvelles questions chez le lecteur.Et,ce remarquable texte nous
    incite à de profonds questionnemts.
    Merci à Nancy Huston :lire ses livres est un vrai bonheur.

  9. Deux fois que je lis l’espèce fabulatrice avec autant de bonheur. De voir ainsi bien formulé ce que je ressens depuis longtemps au fond de moi me rassure en quelque sorte et je me sens moins seule ! Cette impression constante de “fiction” de la vie, ce flou permanent qui nous fait “croire” un instant que les choses sont ainsi pour en penser le contraire peu de temps après est déroutante, le Sens nous glisse entre les doigt à peine sommes nous sûr de l’avoir enfin saisi. Alors je m’accroche à cette finalité : vivre autant que possible de “belles et riches fictions” en me nourrissant de l’expérience des autres, ça passe obligatoirement par l’ouverture, la compréhension, la tolérance… et la lecture.
    Merci Nancy.

  10. [...] Nancy Huston, ‘L’espèce fabulatrice’ [...]

Laisser une réponse