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La chanson de Charles Quint d’Erik Orsenna

Par Christine Jeanney • sam 14 juin 2008 • Categorie: Littérature

Sorti en mars 2008

« Comment la saluer au plus juste maintenant qu’elle n’est plus »…

Pourquoi La chanson de Charles Quint ? La préférée de cet empereur, nous dit l’auteur, était Mille Regretz, une complainte, comme celle de Rutebeuf citée également dans ce livre, chant de la perte des êtres aimés.
Ce sont amis que vent emporte/ Et il ventait devant ma porte/ Les emporta

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Ici, c’est l’histoire d’un « soleil » qui traverse la vie d’Erik Orsenna en y imprimant sa lumière. C’est aussi l’histoire de deux frères, dissemblables mais complémentaires, avec leurs échanges, leurs incompréhensions, leur amour.

L’un des deux frères (celui qui parle) est malade. De la « maladie de la chanson », explique-t-il, inoculée lorsqu’il était enfant par la voix de Cora Vaucaire. Ce dérèglement marque sa vie. La chanson est brève, toujours renouvelée, et souvent, lorsqu’elle est très belle, elle parle d’un bonheur éloigné, dans la nostalgie, dans l’ailleurs, dans l’autre part. C’est ainsi que ce frère, atteint par la chanson, passe d’un amour à l’autre, indéfiniment, toujours en quête. L’autre frère, son contraire, est disciple de l’amour unique.
L’arrivée puis la mort du « soleil » (et je fais ici sans le vouloir un hommage à une chanson de Nicoletta) vient irradier le narrateur.

Sans jamais expliciter de manière triviale les détails d’une agonie et d’une mort, Erik Orsenna s’épanche. A croire qu’il s’assoit en face de nous, dans un fauteuil confortable et qu’il nous confie, par flots, son émotion, à sa manière, passant lestement d’un sujet à l’autre, cernant ou tentant de cerner l’impalpable, la réminiscence de cet être perdu. Par élégance, il farde les faits, les colorant avec pudeur de poésie et métaphores.

« Je résolus d’avancer à ma guise, parmi les souvenirs et les regrets, je serai un flâneur, un paresseux du deuil.
La seule sonnette qu’il poussa fut celle d’un ophtalmologue.
- Docteur, je ne vois qu’elle.
- Que voulez-vous dire ?
- Elle est partout. Elle se promène dans la rue devant moi. Elle s’incruste dans mes réunions de travail. Elle me sourit au milieu de la page, lorsque je lis un livre…
(…)
- Persistance rétinienne, diagnostiqua le médecin.
»

Cette écriture est-elle un travail de deuil ? Peut-être, mais rien n’est moins sûr, car l’auteur le souhaite-t-il seulement ? Raconter pour garder, rejoindre, atteindre… Le mélange est subtil, entre délicatesse, franchise, transport, légèreté et chagrin.

« Où vont les morts après la mort ? »
Il la cherche, de « villégiatures post mortem » en religions, égrenant les constats désarmants et les questions successives. Il la trouve. Il n’est pas différent de nous en cela. Le pays des morts est dans notre tête. Passé le manque, c’est la pensée qui nous unit à eux. Sa femme défunte l’accompagne, il lui parle, elle s’approche, se retire… existe ailleurs, reste joignable, volatile, présente.

L’armature de La Chanson de Charles Quint est invisible. Car s’il est question de rencontres et de morts, voire de rencontres avec les morts, l’auteur, lui, semble immortel (logique, puisqu’il est membre de l’Académie Française !).
C’est donc un livre écrit sur l’air de Je me souviens, avec les intonations et la démarche dansante d’Erik Orsenna, ses confidences, ses silences aussi. Cette musique, parfois fuyante, nous laisse un goût d’évaporé, et cette idée d’acceptation de l’éphémère et du consentement muet à la solitude.

« Je me souviens : février s’achevait.
Je suis revenu chez moi par le boulevard Blanqui, le long du métro aérien. Un vent glacé descendait de la place d’Italie. Pourquoi, si souvent, est-ce à la fin de l’hiver qu’il fait le plus froid ?
»

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Il se lève de son fauteuil. Nous le remercions du partage. Il s’éloigne, mais pas vraiment, il y aura d’autres livres, d’autres conversations, celle-ci était seulement la plus urgente, lui-même le dit :

« Je crois que les histoires sont comme les êtres humains : certaines sont plus impatientes que d’autres. »

La chanson de Charles Quint d’Erik Orsenna, publié en mars 2008 chez Stock.
Crédit photographique : Editions Stock.

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Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
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