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C’est quand même Weezer

Par Thomas Sinaeve • jeu 19 juin 2008 • Categorie: Musique

Disponible depuis le 03 Juin

Rien à dire, rien à faire : le cas Weezer ne semble décidément pas près d’être élucidé. Chaque fois que l’on croit comprendre son étrange leader, Rivers Cuomo, il parvient malgré tout à surprendre, à désarçonner. Deux pseudos séparations, des périodes d’hyperactivité suivies de longs silences, un album solo annoncé pendant des mois et finalement réduit à une vague compile de démos… Cuomo prend un plaisir manifeste à ne jamais être là où l’attendent ses fans, honorant sa réputation d’être un dangereux malade sous couvert de faire sautiller les teenagers du monde entier. Quinze ans que ça dure cette année. Et ce n’est a priori pas près de s’arrêter. Bien au contraire : à quelques jours de ses trente-huit ans, Cuomo vient peut-être de publier son disque le plus singulier à ce jour. Et il est probable que cette fois-ci, nous ne soyons pas bien nombreux à le défendre.

En effet comme tout disque singulier qui se respecte, The Red Album a l’apparence d’un ratage complet. La première écoute se révèle même carrément déprimante – sinon juste soûlante. Autant que l’amateur s’y prépare à l’avance : il n’aura sans doute aucune envie d’y revenir. Plus que décevant, ce sixième opus semblera de prime abord lent, lisse, dépourvu de mélodies vraiment marquantes et qui plus est totalement décousu. Seules deux chansons se dégageront très nettement du lot : Troublemaker, intro pétaradante et tube probable ; Pork & Beans, premier single aussi efficace que prévisible (de la mélodie aux arrangements en passant par les paroles, tout semble fait pour donner l’impression qu’il s’agit d’une face B. du Blue Album – cultissime première œuvre de Weezer). Le reste ? Quel reste ? Après deux ou trois écoutes, on n’en aura pas retenu beaucoup plus tant la suite paraîtra monotone et indigne du plus grand orchestre power-pop de sa génération. Il faudra y revenir, pour le principe. Parce que c’est quand même Weezer…

pochette de The Red Album de Weezer

Il se passe pourtant avec ce Red Album, sur le long terme, ce qui ne s’était jamais produit avec son prédécesseur (Make believe, il y a trois ans, si inspide que tout le monde l’a déjà oublié) : il se révèle au fil des écoutes. Sans doute pas de là à prétendre au statut de chef d’œuvre que la presse américaine lui accorde déjà de manière incompréhensible, mais suffisamment pour que l’on s’y arrête malgré tout. Il se dévoile en creux, d’abord comme une musique de fond agréable (pour par exemple surfer sur Culturofil), puis comme un disque pas si mou qu’il y paraît au premier coup d’oreille… et au final après quelques jours l’auditeur le plus sceptique n’aura d’autre solution que de se rendre à l’évidence : il le connaît par cœur et le sifflote avec plaisir. Logique : c’est quand même Weezer ! Le principal paradoxe du Red Album étant de sembler à la fois totalement prévisible et complètement inattendu ; beaucoup trop “weezerien” par instants (Dreamin’ frôle l’auto-parodie) et franchement pas assez à d’autres moments - au point que sur certains titres on peine à croire que c’est des auteurs de Buddy Holly qu’il s’agit. Ici un morceau fusion particulièrement efficace (Everybody gets dangerous, qui rappellera étrangement aux auditeurs français d’excellents souvenirs de F.F.F. ou Silmarils), là une ballade en apesanteur noyée sous les effets (The Angel & The One), là encore une délicatesse acoustique et presque lounge (la langoureuse Hearts song)…

On se rend compte alors que ce qui perturbe surtout sur ce disque… c’est le son, particulièrement “radiomical” et assez peu en phase avec le côté relativement fouillé du répertoire. On en sourirait presque : Weezer n’a jamais été un groupe aux productions rugueuses (mis à part sur le chef d’œuvre Pinkerton), loin s’en faut. Mais celle du Red Album est si léchée qu’elle en devient dérangeante, gâchant le plaisir (réel) procuré par des compositions au final bien plus ambitieuses que par le passé (The Greatest man that ever lives ; le décontracté Thought I knew). Un défaut strictement sonique qui gâchait déjà passablement les meilleurs passages de Make believe et suscite bien des questions à propos d’un groupe qui au gré d’un trio de premiers albums parfaits s’est (justement) imposé comme l’un des rares à pouvoirs concilier sans rougir exigences artistiques et commerciales.

Pas de quoi crier haro sur le baudet, soit. Mais pour la première fois depuis quinze ans on s’inquiète tout de même un peu de savoir où va Rivers Cuomo. Aurait-il définitivement vendu son âme au teenager américain ? Seul au monde capable de glisser un semblant d’âme dans la mélodie radiophonique la plus éculée, personnage mystérieux s’amusant toujours à glisser une ligne de refrain perverse ou un couplet vicieux au milieu de sa popinette… Cuomo semble avoir voulu cette fois-ci pousser l’ambigüité jusqu’à son paroxysme, quitte à sonner Red Hot par moments, quitte à ne plus jouer cette musique gentiment foldingue qui, autrefois, assurait avec brio le lien entre les Beachs Boys, les Ramones et les Pixies.

Seule certitude pour l’heure : The Red Album est un bon disque. Qui déroute, agace parfois, mais jamais ne laisse indifférent. Prises individuellement certaines chansons sont imparables (Troublemaker, Thought I Knew) ; et si l’ensemble boitille parfois, il ne mérite clairement pas la volée de bois vert qu’il essuie, en France, depuis sa sortie. Parce que… oui : parce que c’est quand même Weezer.

The Red Album, de Weezer, disponible chez Geffen.
Crédit photo : Weezer

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Thomas Sinaeve est un des rédacteurs Musique du magazine.
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29 Réponses »

  1. Moi aussi j’aurais bien voulu l’aimer ce Weezer… mais définitivement ce ne serait pas sérieux. Thom, j’ai l’impression qu’au fond de toi tu sais bien que cet album mais qu’en bon fan, tu essayes encore de croire le contraire.
    Benjamin
    http://www.playlistsociety.fr/2008/06/weezer-red-album.html

  2. Hum. Intéressante psychanalyse :-)

    Non, sérieusement, je le trouve plaisant. Etonnant, inégal, mais pas désagréable. Maintenant… le gros problème des chroniques “actu” (ce que je ne fais jamais sur mon propre blog), c’est qu’on a rarement assez de recul. Je l’écoute énormément depuis trois semaines, mon avis a changé plusieurs fois depuis… mais je ne suis pas capable de dire si j’écouterai encore beaucoup de morceaux du “Red Album” dans un an, “Troublemaker” et “Though I knew” mises à part.

    D’un autre côté je suis rarement capable de prédire ce genre de chose, quel que soit le disque. C’est pourquoi j’essaie toujours de rédiger des articles les plus nuancés possibles.

  3. Mais qui a envie d’écouter ce disque aujourd’hui?
    Dis moi (à part toi j’entends).
    Il y avait une vraie question dans le commentaire de Benjamin : doit-on continuer à écouter des groupes que l’on a aimé à un moment ou juste parce que c’est tel ou tel groupe alors que leurs disques ne valent plus rien (ou si peu)?
    Ma réponse est plutôt non (c’est mon coté St Rémi)(on ne rigole pas)(brûle ce que tu as adoré)(mais pas obligatoirement adore ce que tu as brûlé)(peu importe).
    Je suis contre l’acharnement thérapeuthique d’une manière générale.

  4. Là, j’avoue que je suis mort de rire.

    “Il y avait une vraie question dans le commentaire de Benjamin”. C’est gentil pour lui, mais tu ne crois pas que la “vraie question” elle est dans le titre de l’article et dans le gimmick repris trois fois dans l’article plutôt dans le com de Benjamin (que j’aime bien, du reste) ? ;-)
    Je ne suis pas spécialement pour l’acharnement thérapeutique, mais weezer ne me semble pas encore tomber sous le coup de cette loi. De l’avis (quasi) général jusqu’à 2001 il n’a fait que des disques exceptionnels ; “Maladroit” quoiqu’un peu moins bon lui a permis de conserver toute sa crédibilité… au final “Make believe” aura été sa seule fausse note en quinze ans. Par conséquent… je ne vois pas en quoi c’est un problème, après un couac, de ne pas accorder la chance au groupe. Qui a envie d’écoute ce disque aujourd’hui ? Des millions de gens, j’en ai peur. Je suis sûr que Benjamin en faisait partie. Parce que… c’est quand même weezer :-)

    Bref. Si j’aime la nuance, c’est simplement parce que de même que je considère que c’est une hypocrisie de considérer qu’un groupe qu’on a aimé va être toujours génial, c’est absurde de penser que subitement à partir du cinquième album (ou du troisième) un groupe doué va devenir complètement bidon. Il peut se planter, se tromper de route, l’art n’est pas une ligne droite tracée avec un trait bien épais. Ce qui m’étonne c’est qu’on pense comme ça des musiciens, jamais des écrivains, des peintres ou des cinéastes, à qui on laisse toujours la chance de se reprendre après un échec…

    En plus bon, tu dis ça… mais combien t’ai-je vu écouter des disques récents d’artistes que tu avais adorés, le plus souvent en sachant d’avance que ç’allait être décevant ? ;-)

    Je comprends l’idée, brûler ses idoles, tout ça. Mais personnellement je n’éprouve pas le besoin de convertir la déception en rejet, ce sont deux notions que je distingue très nettement…

  5. (et d’ailleurs même si j’étais le seul à avoir envie de l’écouter… quel est le problème ? Depuis quand le plus grand nombre a t’il raison, faut m’expliquer, là :-D)

  6. Il n’y a pas de problème au fait que tu écoutes ce disque. Pas de problème au fait qu’on laisse une chance non plus bien entendu. Mais là ils ont loupé leur chance justement je trouve. Si c’est pour refaire la même chose en moins bien j’ai du mal à trouver où est l’intérêt.
    Mais si ça n’avait pas été Weezer qui avait sorti ce disque inintéressant tu n’en aurais pas parlé. C’est ça que je veux dire. Aurais-tu consacré une chronique à ce disque s’il n’y avait pas marqué Weezer en gros au-dessus du chapeau tiré de Brokeback Mountain?
    Oui j’écoute des disques de groupes que j’ai aimé et qui me déçoivent… en fait même j’en écoute trop. Mais je ne les mets pas en illustration sonore chez moi. Dans ces cas là je passe à autre chose.

  7. Ne pas en parler… je ne sais pas. En revanche il est possible que je ne l’aurais même pas écouté et que j’aurais ignoré son existence (ce serait de la mauvaise foi que de dire le contraire).

    Maintenant, la raison qui a motivé le fait que j’en parle, c’est surtout qu’il se fait plier en quatre depuis sa sortie alors qu’à mon sens, il ne mérite pas un tel acharnant et possède de véritables qualités. Raison subsidiaire : après les premières écoutes, j’aurais été tout près (en effet) à le jeter à la poubelle. Et j’ai changé d’avis au fil du temps.

  8. Non mais Thom, t’as bien le droit de l’écouter (on l’a tous fait), le problème c’est qu’il est nul ;)
    Si si je te jure, en relisant bien ta chronique j’ai décidé de le réécouter avec attention et vraiment y a pas grand chose à en tirer. Et pourtant, si y a bien un type de mauvaise fois qui est prêt à tout pour défendre les groupes qu’il a aimé c’est bien moi. Y a qu’à voir je défends encore Korn, juste par respects pour mes passions d’ado ;)

  9. (ah ah ah)

    (je savais bien que j’allais me faire chahuter en défendant ce disque)

    (eh bah j’ai même pas peur)

    (surtout pas d’un mec qui défend encore Korn :-)

  10. Ah si c’est pour défendre la veuve et l’orphelin ça ne discute pas.

  11. Bien entendu !

    C’est quand même plus jouissif de défendre l’opprimé plutôt que de dire que le dernier Portishead est génial…

  12. Où de dire que le dernier Coldplay est chiant (euphémisme?) malgré Brian Eno. (je l’ai écouté il l’est)(oui mon abnégation va jusque là).

    Tu sais (ou non), je suis loin d’être persuadé qu’il est génial le dernier Portishead. Je me rends compte que je ne l’écoute déjà plus. Ou à peine et puis… il est bien certes je ne dirais pas le contraire, mais pas au point de l’encenser ainsi… ou alors je me lasse trop vite de ces grosses machines…
    J’avais dû poser la question quelque part, qui l’écoutera encore dans 6 mois?

  13. Oui… bah tu connais mon avis sur le Portishead, de toute façon :-)

    C’est joli, mais ça ne me touche pas vraiment.

  14. Thom, si tu crois que je te vois pas prendre l’exemple de Portishead pour les rabaisser sachant que je vais en faire une chronique dithyrambique… si tout ce que tu as trouvé pour que je vienne déposer un commentaire sur Weezer, c’est venir me provoquer sur Portishead… c’est bas, mais c’est réussi ^^

    Donc… je n’ai qu’une chose à dire sur Weezer, plagier ce que disait KMS à propos de Morcheeba “C’était déjà pas bien quand c’était bien, alors maintenant…”

  15. Tu es d’autant plus un enfoiré que même KMS est gentil avec la “bonne période” de weezer :-)

  16. Si KMS est “gentil”… c’est juste parce qu’il a du prendre un coup de chaud, ou avaler un truc de travers… mais dès que tout sera rentré dans l’ordre…

  17. Et tu crois que c’est en le provocant de manière aussi grossière qu’il va débarquer avec un commentaire du genre “Weezer c’est quand même de la merde depuis quinze ans” ? Je crois que tu sous-estimes notre KMS ;-)

  18. Ah ah ah.
    Le bleu est bien. Même si je ne suis pas un grand fan. Mais il est bien celui là. Pas par hasard que c’est le premier.
    Après le vert est moins bien mais j’y suis attaché un peu pour des raisons personnelles (oui forcément il y a une fille là dessous)(je ne raconterai pas l’histoire parce qu’elle est triste)(l’héroïne meurt à la fin…).
    Maladroit j’aime moins déjà. Même recette qui commence à se répéter. Pour moi ça s’arrête là.

  19. (et toc pour G.T.)

    (”O’ Girlfriend” a fait du mal à beaucoup de monde)

    (ma préférence ira toujours, de toute façon, à “Pinkerton”, ce disque complètement barge, “Tired Of Sex”, quelle merveille, rien que le titre…)

  20. Tiens, lu ce matin chez Cokemachineglow dont j’apprécie beaucoup les critiques, en exergue à leur chronique de ce disque :
    Pop music as suicide
    Suicide as masturbation
    Masturbation as pop music.

    Forcément la note donnée au disque est à l’avenant.
    C’est là :
    http://www.cokemachineglow.com/record_review/3621/weezer-redalbum-2008

  21. “Weezer proves, completely and exhaustingly, that music sucks.”

    Excellent ! Quel article, quel style et quel panache ! Voilà un adversaire à ma mesure ;-)

  22. Weezer ou pas, cet album craint vraiment… dire que Pork & Beans est l’un des deux bons titres de ce “Red Album” (roh, se sont pas foulés, comme d’hab) est la preuve du cruel manque de qualité de ce… truc! Ca fait longtemps qu’ils ne savent plus trop quoi jouer

    SysT

  23. A ce stade je pense que tout le monde a compris que j’étais profondément masochiste, que j’adorais prendre des coups (entre autres)… mmmmmm… encore, Maître Systool ! Encore !!! :-)

  24. Mais non, mais non, je ne peux pas croire que tu sois maso… en esthète que tu es (ce n’est plus à prouver), je vois mal comment tu tenterais d’apprécier cet album à tout prix alors qu’au fond tu le détestes. Non, tu es simplement atteint d’amour inconditionnel pour Weezer et ça, ça ne se commande pas ;-)

    SysT

  25. Hum. Je te remercie, mais quand même : je trouve que tu fais un bien mauvais dominateur ;-)

  26. N’oublie pas que les dominateurs, en l’occurrence, c’est Weezer… ce sont eux qui… t’infligent ça!

  27. Quel sens de la répartie ! Je suis vaincu :-/

  28. Bonjour,

    Et bien franchement, venez faire un tour sur notre site pour changer d’avis au sujet de ce disque :

    http://www.desoreillesdansbabylone.com/2008/08/weezer-2008.html

    Musicalement.

    Ju.

  29. Pensez-vous que mon avis soit si faible et si vacillant qu’un simple tour sur votre site suffise à me faire changer d’avis ??? Dix ans de critique musicale cette année, pour finalement lire ce genre de chose… ;-)

    Musicalement aussi,

    P.S. : pour faire la pub d’un de ses articles, on peut aussi accessoirement se contenter de remplir le champ URL… je n’ai rien contre l’auto-promo - j’ai en revanche beaucoup de mal avec les formules pléonastiques :-D

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