Une flic dans le pétrin de Theresa Schwegel : un polar d’un autre genre.
Par @ude • sam 21 juin 2008 • Categorie: LivresPublié en juin 2008
Actes Noirs, la collection policiers d’Actes Sud, avec sa couverture noire au liseré rouge – noir d’encre & rouge sang – , est devenue en peu de temps une référence et un gage de qualité, grâce à la formidable trilogie suédoise de Stieg Larsson Millenium. Si Une flic dans le pétrin n’a pas le souffle et l’ampleur de la saga nordique, ce polar de bonne facture, made in USA réussit ce que l’amateur demande au genre : retenir le lecteur.
On reste accroché au récit de Samantha, dite « Sam » ou « Smack », la flic du titre, héroïne et narratrice, enquêtrice et amoureuse. Jeune nana de trente-deux ans travaillant dans un monde de mecs, un commissariat de Chicago, elle est flic et femme : ce sont les deux axes sur lesquels Theresa Schwegel construit son intrigue, revisitant ainsi les lois du genre, qu’elle connaît sur le bout des balles du trente-huit spécial Police de son héroïne. À mesure qu’on avance dans la lecture, on pense notamment à Assurance sur la mort1 dont la narratrice regarde d’ailleurs (page deux cent soixante) une rediffusion à la télévision. (A cet instant de sa lecture la lectrice-chroniqueuse est très contente!… car elle avait flairé la référence avant de la lire noir sur blanc sous la plume de l’auteur…)

Les enjeux sont posés d’emblée : clin d’œil ou pied de nez à la tradition du polar, Une flic dans le pétrin ne commence pas par une scène de crime mais par une scène… de ménage. Moderne, décalée, mais scène de ménage quand même. Et cette mise en bouche, qui occupe tout le premier chapitre et se conclut par la réconciliation de la voisine de Smack avec son amoureux permet à la narratrice, solitaire spectatrice du rabibochage, de dresser un amer constat : Elle paye le choix de sa liberté et son indépendance au prix fort, l’impossibilité de tisser des liens amoureux durables : « La porte se referme derrière eux […] j’approche de mon appartement […] regrettant aussitôt de n’avoir jamais donné à personne le pouvoir de m’enfermer dehors. »
Le récit de Smack nous entraîne dans les méandres de l’enquête et du « pétrin » dans lequel elle se débat et se bat pour prouver son innocence. En effet, le temps d’une nuit Smack remplace un collègue malade et refait équipe avec Fred, son ex-coéquipier et néanmoins ex-amant. Sans attendre les renforts, ils s’introduisent dans une maison pour arrêter un pédophile récidiviste. Confusion, obscurité, échange de coups de feu… Fred est tué par une balle de revolver de service (le fameux trente-huit). Smack a très vite affaire aux « bœuf-carottes » qui l’accusent d’avoir tué son collègue par accident. Bien que traumatisée et très gravement blessée, elle se souvient de la présence d’une troisième personne sur les lieux et sait qu’elle est accusée à tort. Aidée par son amant du moment, Mason, homme marié et flic du même commissariat, Smack mène l’enquête, pour se disculper bien sûr mais aussi par respect pour la mémoire de Fred, pour venger sa mort.
En cherchant la vérité sur la mort de Fred, Smack va suivre plusieurs pistes, ballottée de l’une à l’autre en fonction de ses doutes et de ses découvertes. La progression de l’enquête va de pair avec l’évolution de sa liaison avec Mason et des liens qu’elle tisse -ou pas- (« Liberté, Liberté chérie », toujours !) avec d’autres hommes, collègue ou partenaire de rencontre. C’est elle-même que cherche Sam au travers des relations amoureuses complexes qu’elle entretient avec les hommes en général et Mason en particulier. Elle doute, de plus en plus au fur et à mesure qu’avance le récit, de la vérité qu’elle pressent, des faits, des autres, d’elle-même, de Mason, de leur amour. Avec le doute surgissent les interrogations sur la nature et la qualité de sa relation amoureuse avec Mason, homme de double vie sur le plan sentimental, mais aussi, peut-être et plus inquiétant, flic corrompu ? Confiance, faux-semblants, manipulation, relations de pouvoir, machisme…
Une flic dans le pétrin est une fresque sur le monde d’un Chicago nocturne et interlope et un autoportrait, celui de la narratrice en femme-flic cherchant l’amour, le bonheur ou quelque chose qui y ressemble, quel que soit le nom qu’on lui donne. La quête est difficile : douleur, souffrance, désillusions, perdition, danger, voire autodestruction : comme nombre de ses illustres prédécesseurs, flics ou privés, Sam est parfois un peu trop portée sur la bière, le whisky et la cigarette…
L’intrigue est bien construite, très complexe et habilement développée grâce à une bonne progression. Le défaut de ces qualités, c’est l’excès : le lecteur se perd parfois dans les méandres des explications ou justifications de l’intrigue. C’est le bémol, qui fait que ce livre capte notre attention -on a envie de connaître la fin- mais sans nous captiver totalement.
Une flic dans le pétrin de Theresa Schwegel.
Traduit de l’américain par Thierry Pitel.
Actes Noirs/Actes Sud. 2008 pour la traduction française.
- de James M.Cain, un classique du roman policier, adapté au cinéma par Billy Wilder [↩]
@ude est une des rédactrices Livre du magazine, spécialisée dans le polar.
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