I’m Not There : le DVD
Par Fabrice De Martino • mar 24 juin 2008 • Categorie: DvdSorti le 19 juin 2008
S’il fallait établir une familiarité entre I’m Not There et d’autres films, il faudrait moins se tourner vers Loin du paradis, précédent et magnifique film de Todd Haynes, que vers Velvet Goldmine du même Haynes, chronique d’une rockstar se jouant de son image, ou encore vers le documentaire colossal de Martin Scorsese, No Direction Home. À tel point que ce dernier et le film de Haynes semblent même indissociables, qu’il est indispensable de les voir tous les deux, tant leur sujet - la vie et l’œuvre de Bob Dylan - les rapprochent et tant leur traitement les séparent. Là où l’un nous donne ce qu’on attend d’un récit sur la vie d’une grande figure, tout ce qu’il faut savoir sur les périodes, les « identités » qu’a empruntées Bob Dylan au cours de sa quête de lui-même, quitte à s’étendre sur trois heures trente, l’autre lance des pistes, des théories, littéralement des interprétations, quitte à nous laisser sur le carreau. Là où l’un nous enrichit et nous touche, l’autre nous déroute et nous perd.

I’m Not There est de prime abord un indéniable tour de force. Choix de mise en scène audacieux et risqués (chaque « identité » de Dylan a son propre style, avec des parties en formes d’interviews de documentaire traditionnel, d’autres aux couleurs chaleureuses mais aussi d’autres en 8 ou 16mm, d’autres dans un noir et blanc radical fellinien), casting d’une originalité à toute épreuve (un enfant noir et Cate Blanchett dans le rôle de Dylan !), direction brillante desdits acteurs, les qualités du film de Haynes sont indéniables, tout comme ses intentions, qui semblent être de montrer à quel point Bob Dylan était et est toujours un personnage caméléon, insaisissable et universel. Le problème, c’est que la mise en pratique de ces intentions est tout sauf universelle.
Nous contant six histoires différentes, peignant six portraits bien distincts, Haynes ne se préoccupe guère de l’unité ou la cohérence d’ensemble de ses récits, passant de l’un à l’autre parfois pour une raison, parfois non, comptant sur le spectateur et sa culture dylanesque pour comprendre chaque segment et faire le lien entre eux. Sauf que tout le monde ne connaît pas intégralement la vie de Bob Dylan, tout le monde ne connaît pas ses morceaux et paroles par cœur. Pire, un film sur une célébrité doit, dans l’idéal, donner envie aux novices de s’y intéresser de plus près. Mais Haynes, voulant probablement et à juste titre s’éloigner des stéréotypes des biopics, fait de I’m Not There un film difficile, voire impossible à suivre pour qui n’est pas ultrafan de Dylan. Qui est qui ? Quel rapport avec Bob Dylan ? A force de s’affranchir des codes d’un genre, Haynes exclut tout spectateur connaissant peu ou prou Dylan, autrement dit et pour simplifier, toute autre personne que Philippe Manœuvre.

On attendait beaucoup de choses de I’m Not There. Un film fou, culotté et génial, un portrait en six volets, six visages d’un musicien dont la vie dépasse toutes les limites, sur un homme qu’on devrait tous adorer. Sur un Dieu vivant. C’était sans compter sur Todd Haynes, perdu entre son éloge de Dylan et son souhait d’être original, accouchant au final d’un film admirable mais abscons, superbe mais inintéressant. Un film élitiste et replié sur lui-même, en désaccord total avec ses intentions et l’image qu’il veut donner de son personnage-sujet. Y a-t-il un film à faire sur l’auteur de Knockin’ on Heaven’s Door ? Absolument. I’m Not There est-il ce film ? Absolument pas.
Autant la qualité du film peut porter à débattre, autant celle du DVD est incontestable. L’image 2.35 CinemaScope du film bénéficie d’un transfert époustouflant, surtout au vu des difficultés qu’impose la photographie et la durée du film. Définition, compression, colorimétrie, tout est au rendez-vous et surmonte sans problème l’épreuve que représente I’m Not There, avec ses expérimentations visuelles. À quand le Blu-ray ?
Le son est un peu plus en retrait, étrangement pour un film où la musique a une importance essentielle. Les mixages 5.1, VO comme VF, ne sont que très peu différents de leurs homologues stéréo, tout à fait nets et soignés mais ne profitant presque pas des capacités du 5.1.

Côté bonus, la qualité est privilégiée à la quantité. L’on a tout d’abord droit à un supplément intimement lié au film, même nécessaire, mais pas forcément dans le bon sens du terme : le commentaire audio de Todd Haynes, dans lequel le réalisateur explique, voire explicite tous ses choix narratifs. L’idée est claire : ceux qui n’ont pas la culture dylanesque requise à la compréhension du film sont obligés de regarder ce commentaire, avant ou après avoir vu No Direction Home, et ceux qui l’ont peuvent s’en passer. Est-ce donc un bon bonus ? Oui et non. Le commentaire en lui-même est excellent, Haynes se montrant intarissable et passionné à propos de son film, mais le fait que le film ait besoin de ce commentaire pour être apprécié ne fait que confirmer son intérêt très relatif, et que Haynes ressente le besoin d’expliciter son film est au mieux un aveu d’échec, au pire une source d’énervement pour les fans de Dylan qui avaient déjà tout compris et ne souhaitaient pas voir le film démystifié. À la discrétion de chacun…

L’autre supplément majeur de cette édition DVD est un montage de dix-sept minutes d’interviews de Richard Gere, Cate Blanchett, Christian Bale, Marcus Carl Franklin, Ben Whishaw et Charlotte Gainsbourg, chaque acteur racontant sa propre appréciation de Dylan et sa façon d’aborder leur rôle respectif. Des quatre intervenants, Bale se montre le plus intéressant et le plus attachant.
Le reste des suppléments consiste en des pages de texte, avec la lettre de Todd Haynes à Bob Dylan grâce à laquelle le film vit le jour ; la filmographie de Todd Haynes ; une “Dylanographie” regroupant rien moins qu’une discographie, une filmographie, une DVDgraphie et une bibliographie sur Dylan ; et enfin les bandes annonces du film.

I’m Not There, un film de Todd Haynes avec Christian Bale, Cate Blanchett, Marcus Carl Franklin, Richard Gere, Heath Ledger, Ben Whishaw, Charlotte Gainsbourg, Julianne Moore et Bruce Greenwood. Musique de Bob Dylan.
USA, 2007, 128 min, couleurs et N&B, versions originale et française en 5.1 et 2.0, sous-titres français imposés sur la VO. Edité par Diaphana Edition Vidéo, distribué par TF1 Vidéo.
Testée sur vidéoprojecteur Epson, lecteur Pioneer et ampli Pioneer VSX-808.
Crédit photographique : Dark Star Presse, Diaphana Edition Vidéo et Jonathan Wenk.
Fabrice De Martino est le rédacteur DVD Blu-Ray du magazine.
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