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Laetitia Sheriff – Games Over : l’heure est-elle propice ?

Par Thierry The Civil Servant • jeu 26 juin 2008 • Categorie: Musique

Sorti le 27 mai 2008

Disons le tout net ! Il est des disques qu’on ne peut pas chroniquer décemment, sans faire preuve au minimum, non pas d’objectivité, putain il ne manquerait plus que ça, mais du recul et de la réflexion qui sied à un site de qualité comme Culturofil (si après ça je ne l’obtiens pas mon augmentation, c’est à désespérer de l’âme humaine, en général peu rétive à la courtisanerie).

Oui, il est des disques dont l’entrée n’est pas dégagée, masquée par un fouillis d’herbes folles qu’à la machette bien aiguisée on s’efforcera de couper. Des disques qu’on ne peut aborder sans les avoir au préalable amplement palpés, respirés, disques dont ne s’approche qu’une fois qu’on les a dévêtus, tâche aussi ardue que devait l’être l’effeuillage des jeunes princesses séduites au bal de Sissi par les officiers austro-hongrois et dont les corsets, les robes bouffantes à arceau, les jupons et les bas de soie blanche à frou frou constituaient autant de barricades à conquérir. Des disques qui n’ont pas l’immédiat abord de la pop léchée d’un MGMT par exemple, qui sont des côtes escarpées et dangereuses pour le marin alors que Time to pretend est une plage de sable fin avec môle d’escale et quais aménagés pour débarquer sans encombre. Des disques âpres et rétifs comme le second album de Laetitia Sheriff, Games Over.

Games Over deuxième album de Laetitia Sheriff

Disons le tout aussi net, c’est un sérieux handicap pour Laetitia Sheriff que de nous proposer un opus aussi, disons par absence de vocabulaire plus adapté, exigeant. Sérieux handicap alors que sortent dix, vingt, cinquante (?) albums tous les jours, matériel auquel se surajoutent les myriades de groupes qui n’existent que par leur Myspace mais qui ont bien compris que dans la course folle à la dernière nouveauté que se lancent entre eux sites et blogs hypes réside leur chance d’exister une seconde, une minute, un jour… quelquefois un peu plus. Et il faut profiter de cette chronique (pourquoi se gêner après tout ?) pour dire à quel point peut être paradoxalement mortifère pour les groupes et les artistes encore fragilement installés, cette quête incessante d’une éventuelle next big thing d’un quart d’heure ; le tout bien souvent pour la seule « gloire » de pouvoir dire, c’était moi qui… Débauche d’énergie pour sortir de leurs ordinateurs des groupes nouveaux tous les jours qui vampirise celle consacrée à défendre ceux qui pagaient dans le marigot pour tenter de s’en évader. Ligne éditoriale fort comparable à une politique sociale qui financerait le revenu de solidarité active pour les très pauvres en diminuant d’autant la prime pour l’emploi réservée aux un peu moins pauvres… Pendant ce temps ça va très bien pour les patrons du CAC40, pour Madonna et pour Radiohead, merci.

Disons le tout net : sérieux handicap que de faire de la musique quand il y a trop de musique.

Laetitia Sheriff n’a ni voulu donner dans la facilité, ni s’enfermer dans une simple redite de l’album précédent sorti il y a maintenant 4 ans. Désormais installée à Rennes où elle travaille en tant que de besoin avec ses deux compères Olivier Mellano et Gaël Desbois, la lilloise n’a pas chômé pendant ces années d’absence. On n’y reviendra pas, tout étant parfaitement dit de ses activités parallèles sur le site du label Fargo sur lequel est signé Games Over.

Laetitia, un regard sombre

Elle nous présente aujourd’hui un disque que l’on qualifiera, là encore par manque de vocabulaire adapté, d’expérimental. En ce sens qu’elle y expérimente des sons nouveaux, des chansons enroulées dans des rythmiques répétitives et parfois déstructurées, un brin de bruitisme, un sacrifice à l’électronique ambiante, conservant ici une fougue rock ou là s’alanguissant souplement dans des ballades rêveuses ; mais toujours dominées par ces lignes en boucle, de guitares, de basses ou de claviers qui forment une ossature granitique autour de laquelle elles viennent se greffer.

Disons le tout net, nombre de ceux qui découvriront ce disque, auront à la première écoute un sentiment peu favorable voire définitif : « C’est chiant comme la pluie ; à trop vouloir expérimenter les sons, on en tue les chansons ». Sentiment que je ne fus pas loin de partager moi même à la première approche. Et qui s’amodia continûment à mesure que pour cet exercice culturofilien je passais Games Over en boucle. Arriva le moment où je pus enfin dire qu’on était devant un disque, inégal certes, mais de bonne facture, où justement, au contraire de l’impression première, l’expérimentation, hormis en quelques exceptions, n’a pas pris le pas sur les constructions mélodiques et sur l’émotion.

On y trouvera aussi bien des sommets tels que le bien choisi titre « single », Hullaballo (My TV Ratings), où l’influence de PJ Harvey est évidente, mais qui sait s’en séparer, morceau à la ligne rythmique angoissante qui ne cesse de monter jusqu’à son apothéose. Ou encore, dans le registre énervé, le Let’s Party doté d’une rythmique qui évoque, le reggae en moins, les Slits, autre influence vraisemblable de Laetitia Sheriff, ainsi qu’un Solitary Play qui pourrait très bien être issu d’un album de la jeunesse sonique.

Plus, calme, beaucoup plus calme même, Cosmosonic, sorte de comptine pour enfant avec un piano (?) entêtant et cérébral constitue un autre sommet de cet album, un peu à l’instar de The story won’t persist in being a close book, autre morceau rêveur et réussi, quoique moins évident que le précédent. On jettera aussi plus qu’un seul coup d’oreille sur Easily influenced dont la mélodie souterraine est encadrée, gardée, par un clavier à la Giorgio Modorer, ou à la Kraftwerk, au choix.

Moins réussis sont Black Dog, Memento, Like ink in the rain ou There High qui ne parviennent pas à s’extraire suffisamment de leur gangue « électro sample experimentation » pour que s’installe cette aura hypnotique qui nimbe la plus grande partie de cet album.

Il n’est pas impossible que si j’avais eu à chroniquer Games Over sur mon propre blog je l’aurais inscrit dans la catégorie « Je n’écoute pas que du rock’n'roll » ; je me demande aussi si, sans Culturofil, je me serais penché avec autant d’attention sur lui, étant donné que comme dit plus haut, la quantité de musique qui nous envahit les oreilles chaque jour que Dieu fait est telle qu’elle n’incite guère à se pencher avec la patience requise sur tout ce que ce qui n’a pas l’heur d’accrocher immédiatement nos neurones.

Oui, disons le tout net, l’heure n’est pas à la contemplation, elle est à la consommation effrénée, au risque mal assumé de l’indigestion. L’heure n’est donc pas à Laetitia Sheriff. Au vu de Games Over, c’est regrettable.

Laetitia Sheriff - Games Over - édité chez Fargo Records.
Crédit photographique : Fargo Records - site Myspace de Laetitia Sheriff.

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Thierry The Civil Servant est un des rédacteurs Musique du magazine.
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5 Réponses »

  1. Je confirme que c’est un très bel album, singulier, subtil. Exigeant, oui, c’est tout à fait ça. Comme toujours tu as trouvé les mots justes (je dis ça car je sais que ton âme n’est guère rétive à la courtisanerie).

  2. Enfoiré ! Mais il commence à me connaître l’animal !

  3. tout à fait d’accord, superbe album qui se découvre au fil des écoutes…
    il me semble qu’hormis quelques bloggers, il est passé malheureusement complètement inapercu dans les médias, à l’inverse de son prédécesseur, je me trompe?

  4. Malheureusement oui, Xavier, je pense que tu as raison.
    Cet album de Laetitia Sheriff risque fort de tomber dans les oubliettes du rock, et c’est un peu dommage.
    Tu ne trompes pas.
    Ecoute! Dans ces conditions, le mieux que tu puisses faire, si ce n’est déjà le cas, est d’en faire bonne critique sur ton propre blog.
    Il est des causes qui méritent qu’on mouille le maillot pour elles.
    A bientôt sur Culturofil.

    Thierry The Civil Servant

  5. Critique de l’album:
    http://blinkinglights.musicblog.fr/821697/LAETITIA-SHERIFF-Games-Over/

    et critique du concert:
    http://blinkinglights.musicblog.fr/876235/LAETITIA-SHERIFF-01-Octobre-2008-epicerie-Moderne/

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