La froide vérité de Jonathan Stone, l’homme qui croyait aux recettes.
Par @ude • sam 5 juil 2008 • Categorie: LittératureParu en juin 2008
La vérité, c’est que La froide vérité est un mauvais polar. Du genre qui met de fort méchante humeur, pour cause de frustration. Au lieu du plaisir escompté, la lecture génère ennui et désintérêt. Bien sûr, on a toujours la liberté de refermer le livre. Mais quand on choisit de lire un roman policier pour les besoins d’une chronique, il faut tenir ses engagements. Dont acte. Et puis il n’est pas inintéressant d’essayer d’analyser pourquoi ça ne fonctionne pas.

Le premier roman de Jonathan Stone commence très mal. Il y a un effet de surprise raté une page et demie après le début. On s’abstiendra ici de dévoiler ce dont il s’agit par respect pour les lecteurs que cette chronique ne découragera pas de lire La froide vérité. On espère que la suite dissipera cette première déconvenue, mais il n’en est rien. L’intrigue progresse laborieusement, sans rythme ni entrain, pour finir par une succession d’événements compliqués et confus qui ont visiblement l’ambition d’être une cascade de rebondissements surprenants mais qui sont plaqués dans le récit de façon artificielle et rudimentaire. Avec pour conséquence que le lecteur en devine certains. Or, ce qui fait toute la saveur du polar c’est justement le désir de connaître la fin…pas de la deviner. Sur son grossier canevas, Jonathan Stone saupoudre deux mediums, un psychiatre, une identité usurpée et de fréquentes références au mythe du « crime parfait ».
On a l’impression, qui malheureusement se confirme au fil des pages, de lire un devoir scolaire pas convaincant parce que pas convaincu, écrit par un élève d’atelier d’écriture qui se serait fourvoyé dans une voie pas faite pour lui. Le roman policier a ses stars, ses bons faiseurs, ses outsiders… et ses amateurs, à prendre ici, vous l’aurez compris, au sens de non professionnels. Jonathan Stone appartient à cette dernière catégorie. C’est un homme qui croit aux recettes : Je pose mon décor, j’ajoute mes deux personnages, je brosse mon intrigue ou ce qui en tient lieu… et je signe un roman policier (ou un roman tout court). Emballé, c’est pesé… Mais ce n’est pas pour autant que la mécanique bien huilée du page turner1 à la Mary Higgins Clark ou à la Maxime Chatam2 fonctionne. On aime ou on n’aime pas les mécaniques mises au point par ces deux artisans du best seller, mais on ne peut nier leur savoir-faire. Dans La froide vérité, c’est raté, car mal visé ! Ce qui est un comble pour un homme qui selon la note de l’éditeur écrit là son premier roman après avoir été longtemps concepteur-rédacteur dans la publicité : Le travail du publicitaire est de savoir cibler son message…
Le décor, donc : la Snow Belt3 du Nord de l’État de New-York. Les personnages : un couple stéréotypé que tout oppose : le - vieux - flic - bourru - et - respecté - à - la - réputation - de - super - flic - et - chef -de - la - police - d’un - bled - perdu - au - milieu - de - nulle - part et la - jeune - flic - stagiaire - sexy - brillante - tout - juste - sortie - de - l’école - de - police - de - Manhattan. Les ingrédients de l’intrigue sont du « déjà vu », maintes fois utilisés ailleurs chez d’autres : le traumatisme de l’héroïne qui l’a conduite à devenir flic, le crime insoutenable d’une jeune fille atrocement mutilée, le mystère qui entoure les relations de couple du vieux-flic-bourru-etc… et de sa femme, et le principe d’une action à rebondissements téléphonés, ici mal conçus comme du mauvais théâtre. Que ces ingrédients aient déjà été utilisés n’est pas un problème en soi. Le problème ici c’est que l’auteur se contente d’appliquer des grilles, des règles, des recettes, sans brio ni conviction ni personnalité. Il se contente d’effleurer, d’esquisser les situations, les caractères et les sentiments. Le résultat c’est que l’on ne s’intéresse pas aux deux héros. On les voit agir, réagir et ressentir superficiellement, sans s’identifier une seule seconde à l’un ou l’autre. Dès lors l’attention est disponible pour relever tous les défauts d’écriture : lourdeurs du style, intrigue mal menée et malmenée (!), personnages sans épaisseur, désincarnés. Exactement comme lorsque l’on s’ennuie au cinéma et qu’on a le temps de décortiquer chaque plan puisque l’histoire ne nous entraîne pas dans le monde imaginaire créé par le réalisateur.
Et c’est sans doute le problème majeur de cet « auteur » : il n’a pas d’univers. On reste en dehors, à côté, en recul. Pas de transport ni d’évasion, pas de perdition dans un monde créé de toutes pièces.
A propos de transports, justement, l’auteur explique en exergue qu’il a écrit ce livre « dans l’avion, dans des salles d’attente d’aéroport et des chambres d’hôtel, et pour l’essentiel à bord du train de 8H04 de Talmadge Hill. » et il remercie ses compagnons de voyage de « leur silence et de leur patience… ». On regrette quant à nous, que ledit « auteur » n’ait pas voyagé avec des groupes de joyeux lurons bavards et impatients… qui l’auraient ainsi empêché de commettre ces deux cent quatre-vingt-treize pages d’écriture malhabile, où s’agglutinent idées simplistes, style pesant et psychologie de bazar souvent vulgaire. C’est à se demander pourquoi l’éditeur a choisi de faire traduire cette prose qui n’a même pas l’efficacité et la fluidité de certains romans de gare. Les soldes d’une foire du livre peut-être…
La froide vérité. Editions Albin Michel. 2008
Traduit par Pierre Reignier.
Edition originale : The cold truth, 1999
2008 pour la traduction française.
Photo de la couverture : Beth Dixon/Getty Images. Design : Julien Papet
- Page turner: littéralement « qui fait tourner la page »[↩]
- Tous deux sont publiés par le même éditeur que Jonathan Stone[↩]
- Snow Belt : « La ceinture de neige ». « Une étroite bande géographique […] à l’est des Grands Lacs […] », nous apprend le narrateur, page dix-neuf. Le lecteur frustré aura au moins perfectionné ses connaissances géographiques … [↩]
@ude est une des rédactrices Littérature du magazine.
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Et en plus, sur la couverture, la fille a les genoux cagneux…
Rien pour lui, ce bouquin