l’Empreinte des pas sur la terre de Breyten Breytenbach
Par Christine Jeanney • sam 5 juil 2008 • Categorie: LittératurePublié en juin 2008
Breyten Breytenbach est un Afrikaner, né en 1939 dans la province du Cap et enfermé sept ans dans les geôles de l’Apartheid jusqu’à sa libération en 1982. Est-ce de là que vient son style ample et toute l’étendue de l’éventail qu’il maîtrise ?
Dans l’Empreinte des pas sur la terre, cet écrivain dramaturge, poète, essayiste et peintre aquarelliste, passe avec facilité de l’emphatique au cru, du sensitif au rêve et nous entraîne à sa suite dans ses descriptions sereines, ses emportements révoltés, ses souvenirs, ses nostalgies et ses voyages dans des villes comme Gênes, Barcelone, Bamako ou New York.

Une suite de textes, (soixante-trois pour être exact, chacun nommé selon son thème ou sa phrase d’accroche) compose ce livre de plus de quatre cents pages, le tout s’enroulant autour d’un tronc central à la façon d’un lierre, avec ses excroissances, ses détours, ses tiges larges et ses jeunes pousses.
Au titre, l’auteur a ajouté Mémoires nomades d’un personnage de fiction, sans doute « parce qu’écrire, c’est toujours cet exercice tragique et absurde de faire de la mémoire. » Breytenbach rappelle aussi page 162 : « Mon ami Carlos Liscano, le gibier de potence, a écrit quelque part : “Ecrire c’est inventer un individu qui n’existe pas, l’écrivain“. »
l’Empreinte des pas sur la terre est un titre parfait puisque le nerf du projet est celui-ci : quelles formes ont donc les empreintes littéraires de « Breyten fou-des-mots », tel qu’il se nomme ? Dévidant le fil du verbe avec ses pensées et leurs cohortes de pourquoi, de comment et de quelle façon, il avance. C’est l’écriture de l’extraction, du non enfermement. Car si historiquement et corporellement Breyten Breytenbach a bel et bien été emprisonné, ce n’est pas le cas de sa prose qui nie tout genre, toute impasse, tout cloisonnement et veut embrasser sans réserve ce qui l’entoure.
Cela donne un livre changeant, comme un paysage se modifie selon l’heure du jour ou l’époque de l’année. Parfois contemplatif, révolté ou emprunt de sagesse…
« Les premières heures des matins d’été sont un moment magique, quand le monde est éveillé et que ses habitants dorment encore, sauf peut-être un piéton qui va en trébuchant vers son travail ou son lit, peut-être un dernier promeneur, mais ils peuvent aussi marcher dans leurs rêves. Le monde respire alors : il murmure à lui-même. La lumière oblique apparaît lentement, elle incendie les protubérances et creuse les cavernes du temps et de l’espace. Croyez-moi, car je l’ai vu - les villes aussi prennent leur temps. Le vent agitera silencieusement la cime des arbres. Dans la mer, s’il y a une mer, il y aura soudain des jaillissements, des jets et des jusants d’eau, de blanches exclamations dans la lumière, comme des souvenirs de baleine partie depuis longtemps. » (page 81)
Il s’y insère quelques anecdotes en forme de fables :
« Aujourd’hui, on m’a parlé de deux jumelles très âgées qui avaient perdu leurs maris, le souvenir de leurs orgasmes et leur nom, assises côte à côte dans une pièce réchauffée par le soleil de fin d’après-midi, et l’une d’elles s’est tournée tout à fait incertaine vers l’autre pour lui demander d’un ton plaintif : “Dis-moi, est ce que je suis vivante ?” » (page 163)
Le passé carcéral est évoqué à plusieurs reprises avec force :
« C’était une nuit obscure et orageuse. Des hommes en uniforme sombre ont interrogé Breyten fou-des-mots pendant des heures. C’était comme s’ils voulaient séparer ses pensées, voir comment les articulations sont emboîtées et dans quels recoins sont cachés les failles. » (page 398)
Breyten Breytenbach joue franc jeu. Il ne passera sous silence que l’inintéressant. Il révèle aussi sa face cachée, et paradoxalement, c’est avec courage qu’il met ses lâchetés en lumière (en particulier ce qui concerne les circonstances de son arrestation). Ce livre est donc à son image : multiple. A la fois politique, poétique, intime, onirique, il est comme pris dans une migration, entre parcours initiatique, impressions, certitudes, prises à parti et confidences. Rien d’étriqué dans tout cela, et une volonté éperdue d’espace dans la pensée de soi et du monde.
Au final, c’est l’auteur lui-même qui, au détour d’un texte nommé Déclaration, va définir avec une infinie justesse ce qu’est l’Empreinte des pas sur la terre :
« Ou la mort est comme la nuit qui est toujours là-bas, au coin de la terre. Je transporte un carnet en lambeaux partout où je vais, pour la suivre à la trace. »
l’Empreinte des pas sur la terre, Mémoires nomades d’un personnage de fiction, de Breyten Breytenbach
traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Guiloineau, Actes Sud, juin 2008
Crédit photographique Actes Sud
Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
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