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Son absence de Justine Augier

Par Christine Jeanney • sam 12 juil 2008 • Categorie: Littérature

Parution le 20 août 2008

Son absence est un beau projet : il s’agit d’un vieil homme, écrivain public. Ses clients sont des proches dans l’affliction, désireux de conserver l’image d’un membre de leur famille, disparu ou mort sans sépulture, au travers d’un livre qu’il leur consacre. Contacté par la mère d’Aria - une jeune fille de vingt quatre ans qui s’est évaporée trois ans auparavant - il s’engage à retisser les fils de cette vie anéantie. À l’aide de ses photos de famille, cassettes et manuscrits, ses seules traces, il plonge dans l’existence de la mystérieuse jeune femme et s’en trouve bouleversé au point de laisser, au fil des mots, leurs deux voix se confondre.

« Je tenais à ces quelques mots d’introduction pour que vous, les proches d’Aria, compreniez bien que malgré les engagements que j’ai pris, nos plumes se sont mêlées, l’histoire qui suit s’est enroulée à la mienne [...]. » (page 24)

La mise en abîme est intéressante : la littérature qui donne vie en s’appuyant sur elle-même. Ėcrire sur les écrits d’une femme fantôme. Le mot, créant le mot, créant l’existence. C’est un pari risqué pour un premier roman et Justine Augier montre des facilités d’écritures incontestables.

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Mais si les premières pages de Son absence harponnent le lecteur, car l’idée est peu commune, les promesses faites ne sont pas tenues. Nous attendons de lire une Aria ressuscitée et palpable. Nous avons faim de cette reconstruction, de ces détails qui vont donner du sens aux reliques de cette vie. Pourquoi pas un quasi travail d’investigation, une construction de puzzle littéraire ? Car l’auteur nous a mis l’eau à la bouche : qui est Aria ? Que nous disent ses photos ? Que montrent-elles ? Qu’a-t-elle écrit dans ses carnets ? Et que racontent ceux qui l’ont rencontrée ?… Hélas, cette matière, pourtant socle de la trame annoncée, est vague et si floue que nous perdons l’élan nécessaire pour donner ne serait-ce que des visages aux protagonistes.

Ne restent au fil des pages que les états d’âmes d’Aria qui s’empilent. Ils sont notre seule approche pour la trouver. Trop d’états d’âmes tuent les états d’âmes et il manque ici de la texture, de la matière crue. Nous peinons à donner de la chair, à ancrer dans le réel la silhouette de cette jeune femme.

Croire en l’existence de cet écrivain public, engagé pour retrouver et donner vie à Aria, est ardu. Il nous offre d’elle ce qui devrait pourtant lui être inaccessible : il nous dit tout de ses pensées intimes, de ses sensations corporelles. Le narrateur se révélant n’être qu’un leurre, il est encore plus difficile de s’arrimer au texte.
Aria, l’absente, le reste donc, passant d’enfant virtuelle à femme fictive :

« Le regard d’Aria semble venir de loin, un long chemin, une grande mémoire. Elle rit, personne ne résiste au rayonnement de ses yeux, mais quand elle est triste on les fuit, effrayants, c’est trop profond, peur d’y être engouffrés, de s’y perdre. » (page 26)

« Elle s’invente. Elle se raconte : elle puise son énergie en touchant les éléments, en s’en imprégnant, elle marche pied nus tout l’été, ses pieds s’épaississent mais jamais elle ne cesse de sentir, accroissant son talent pour forcer les barrières nouvelles. Elle touche les pierres, le sable, l’herbe, la mer, avec une attention naturelle, comme si elle s’en nourrissait, buvait directement aux sources de la terre. »(page 45)

Justine Augier ne jouant ici que sur le registre de la sensation intérieure, le décor ne se plante pas. L’évocation de lieux comme Paris, Venise ou Jérusalem, axée sur le ressenti, fait que Son absence doit se lire “sans les yeux” (si j’ose dire…!) sans que l’on puisse réellement visualiser les scènes. Le personnage d’Aria est trop cérébral pour ne pas se déliter, et le livre suit le même chemin.

On reste dans l’évocation élégante. C’est un choix esthétique sans doute, presque poétique par instants -il y a de très beaux passages- mais qui n’émeut pas réellement. Le lecteur, sous le flot, le flux d’émotions racontées, aura peu de place pour en éprouver lui-même et ne sera pas invité au partage. Uniquement spectateur, il est possible qu’il reste sur le bas-côté. S’il est déçu de ne pas avoir embarqué à bord du livre, il risque fort lui aussi de se retrouver, ironie du sort, absent de Son absence.

Son absence de Justine Augier chez Stock
Sortie le 20 août 2008
crédit photographique Stock

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Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
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4 Réponses »

  1. Comme vous, j’ai trouve ce premier roman ambitieux et osé. Mais je ne suis pas d’accord avec la suite de votre analyse. J’ai trouve le texte extrêmement riche et dense, avec des mots bien choisis et une plume élégante. Beaucoup d’idées ne sont qu’évoquées ou trop axées sur le ressenti? Sans en dire trop sur l’histoire, il m’a semblé tout a fait a propos de marquer une distance forte par rapport au réel, pour mieux exprimer les sentiments des personnages et expliquer la chute d’Aria. Trop cérébral ? Je me suis fait totalement embarquer dans un tourbillon poétique, submergé par l’émotion. C’est un chef-d’œuvre!

  2. @Alexandra : un chef-d’œuvre ? J’espère que non, pour Justine Augier, car cela signifierait qu’elle ne peut pas mieux faire et ce serait un sacré handicap pour ses futures productions.
    Sa plume est élégante, c’est certain. C’est la structure qui coince selon moi, avec ce narrateur improbable. Si c’était Aria qui parlait elle-même de son ressenti, la légitimité du projet aurait été bien plus grande.
    J’avoue aussi qu’un passage en particulier (un piano, une plage, un bel éphèbe amoureux…) m’a fait visualiser une publicité pour Ultra brite, et mon émotion est retombée comme un vieux soufflé au fromage.

  3. Ce “narrateur improbable” apporte justement une distance nécessaire par rapport a Aria, permet de mieux appréhender l’absurdité de son effondrement, l’incompréhension et la recherche de sens. Son Absence est un beau roman, qui m’a mis les larmes aux yeux, très prometteur pour Justine Augier, vivement le second roman!

  4. @Alex, vous avez raison, c’est très prometteur en effet !
    Là où je vous suis moins, c’est dans l’improbabilité du narrateur qui apporterait de la distance. Moins je crois en l’existence de la “voix qui parle”, et moins je suis touchée par le sens de son discours. Il me semble que l’absurdité se démontre avec plus de force en opposition à la cohérence. Sinon, comme je le disais dans l’article, le choix risque fort de rester esthétique (avec les limites du genre).
    Quoiqu’il en soit, votre lecture et votre commentaire rassureront ce jeune auteur sur l’impact de ses écrits !

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