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Nightmare Detective : le DVD

Par Fabrice De Martino • mar 15 juil 2008 • Categorie: Dvd

Sorti le 7 mai 2008

La carrière de Shinya Tsukamoto connaît ces derniers temps une évolution - ou plutôt devrait-on dire une mutation, vu les thématiques de l’homme - assez surprenante. Depuis 1999 et son Gemini, le réalisateur underground japonais s’est quelque peu assagi, délaissant les expérimentations furieuses et tétanisantes de ses premiers films pour rendre ses explorations, ses dissections psycho-affectivo-physiques de la société nippone - la société tokyoïte en particulier - plus intérieures, voire plus intimistes. En a résulté une sublime histoire d’amour malade (A Snake of June), une très plate étude des liens entre vie, amour et mort (Vital), un moyen-métrage claustrophobe à souhait (Haze) et un étrange film mi-policier, mi-horreur, le présent Nightmare Detective.

Nightmare Detective, de Shinya Tsukamoto

Les premières minutes de ce dixième film de Tsukamoto sont très prometteuses. Montrant la plongée dans le rêve d’un homme mourant, inconsciemment marqué par le décès de la petite fille qu’il n’a jamais eue, l’ouverture laisse à penser, avec la longue chevelure noire au mur symbolisant l’enfant, que Tsukamoto va nous livrer sa version du nouveau cinéma d’horreur japonais (les récents Ring et co.), un J-horror revu et corrigé par le réalisateur de Tetsuo. Mais la demi-heure suivante nous donne à la fois raison et tort, s’inscrivant nettement dans le cinéma de genre mais n’y apportant que très peu d’éléments spécifiques du cinéma de Tsukamoto, tels que l’utilisation efficace et pertinente des mouvements et tremblements de caméra ou encore les descriptions du milieu urbain et de ses habitants, aliénés par leur environnement. Ces traits de caractère, même si bien présents dans Nightmare Detective, le sont de façon trop timide pour que l’intention apparente de Tsukamoto, dépeindre les tendances suicidaires de ses compatriotes, ait un véritable impact.

Car les deux grandes thématiques auxquelles s’attaque le film sont la frontière entre la vie et la mort, mise en parallèle avec celle entre le rêve et la réalité. Où commence l’une, où finit l’autre ? A quel moment l’une rejoint l’autre ? Rêver est-il une forme de mort ? Vivre est-il un cauchemar ? Empruntant pas mal aux Griffes de la nuit de Wes Craven avec ses meurtres par rêve interposé, Tsukamoto brouille les pistes et multiplie les lieux comme terrain de rêve, de rêve dans le rêve, les transitions se faisant à travers l’eau, à la fois source de vie (on pense au liquide amniotique), de mort (la mère de Kyoichi a tenté de le noyer lorsqu’il était enfant) et de renaissance (la rivière de la dernière séquence). Mais bien que ces réflexions fassent indéniablement partie du film, elles frappent beaucoup moins fort que dans les précédents opus du réalisateur, la faute à des faiblesses assez marquées.

Let's Play Winter

Alors qu’auparavant, les personnages principaux de Tokyo Fist, Bullet Ballet ou A Snake of June n’avaient rien de glamour ou contrebalançaient leur beauté par une violence et une désacralisation de leur chair et leur âme, Tsukamoto semble aujourd’hui céder aux modes et à l’envie de plaire à un public contemporain, un public « djeunz », et attribue ses premiers rôles aux jeunes, beaux et fades Ryuhei Matsuda et hitomi (la minuscule est une idée d’elle, allez comprendre), J-pop idol de son état avec à son répertoire des chansons aussi profondes et déchirantes que Let’s Play Winter ou encore WE ARE “LONELY GIRL”. A partir de là, facile de comprendre que l’intérêt qu’on porte à ces pop-émo kids inexpressifs et aux têtes de chiens battus, et par extension au film tout entier, est des plus réduits. De même, la première moitié du film, orientée policier, a beau être matinée de gore bienvenu et bien senti, l’on a l’impression que Tsukamoto est gêné, peu habitué par la notion d’intrigue, lui dont les films précédents s’apparentent plus à des chroniques d’un quotidien chaotique. La deuxième partie du film fonctionne d’ailleurs bien mieux car débarrassée de tout suspense parasite et laissant les personnages livrés à eux-mêmes et à leurs introspections. A priori enfermé dans sa volonté de faire ici sa première incursion officielle dans le cinéma de genre, Tsukamoto s’attache bien plus à son scénario qu’à ses personnages ou sa mise en scène et préfère se concentrer sur l’enquête (peu intéressante) autour de l’identité du tueur plutôt qu’à ce qui lui réussit le mieux, l’étude sociale, psychologique et frénétique du Japon d’aujourd’hui et de sa capitale.

Comme perdu entre deux genres, entre l’intention de faire un film de genre pour un large public, et l’intention de la part du fou Tsukamoto d’être aussi personnel et fidèle à lui-même que possible, Nightmare Detective s’avoue être un produit hybride, même bâtard, encore plus une œuvre de transition que Gemini ou A Snake of June. Un film aux idées, aux images (les meurtres/suicides, gores à souhait) et à la musique très fortes, mais plombé par des hésitations de casting et de mise-en-scène. On se demande alors franchement où ira Tsukamoto avec son prochain opus… Qui n’est autre que la suite de Nightmare Detective. Le réalisateur kamikazé trouvera-t-il un meilleur équilibre entre son style formel et ses intentions, entre son rêve et sa réalité ? Réponse cette année dans les salles et en import japonais, et dans entre deux et dix ans en DVD français (Depuis Tokyo Fist et sa carrière d’étoile filante, on n’espère plus trop voir de Tsukamoto sur nos grands écrans).

Tête de chien battu powa

CTV International a mis les petits plats dans les grands pour cette édition DVD. Le transfert 100% numérique (le film a été tourné en vidéo HD) permet une image en DVD époustouflante de propreté et de précision, tandis que le report des bonus sur un second disque et la durée relativement courte du film garantissent une compression de première classe. Seuls les contrastes sont un peu faibles dans certains plans de l’introduction, mais rien de grave par la suite.

Tout comme l’image, le son, élément si important dans les films de Shinya Tsukamoto avec leur musique signée Chu Ishikawa, a droit a un traitement de faveur avec pas moins de trois pistes sonores en VO (aucune VF : les VOphobes peuvent passer leur chemin… Ou découvrir un film tel qu’il doit être vu) : stéréo, Dolby Digital 5.1 et DTS plein débit. Le mixage en lui-même est assez timide, s’apparentant plus à du 3.1 qu’à du 5.1 de par une exploitation quasi-nulle des enceintes arrières, ce qui n’empêche pas la musique et le traitement du son, bien particulier chez Tsukamoto, d’impressionner comme il se doit. Des trois pistes proposées, la DTS est bien sûr la meilleure, plus précise, plus claire et plus ferme que son homologue Dolby.

Arrête de chanter, tu me fais saigner les tympans...

Côté bonus, la qualité est un peu plus inégale. On a tout d’abord droit à un long making-of (55mn) de bonne facture, mélangeant les banalités, débitées par les acteurs dans leurs interviews sur leur personnage (la fameuse hitomi considère que les scènes tournées dans une piscine font partie des moments “difficiles” du tournage…), à de véritables informations, non pas véhiculées par les propos mais par les images, tels que les plans sur le tournage du film qui nous révèlent que la caméra utilisée est une caméra HD. Le making-of s’attarde également sur les effets spéciaux et les images de synthèse utilisés pour le film.

S’ensuit un petit documentaire sur les effets spéciaux (10mn), dans lequel le responsable des effets Takashi Oda décrit les trois différentes versions plastiques du personnage de Tsuda, assez proches du travail de Rob Bottin sur The Thing de John Carpenter.

J'aimeuh leuh marbre et les habits noirs/Sortir lorsqu'il y a 800 millibars...

Le documentaire sur les avant-premières japonaises et internationales du film (11mn) montre à la fois l’intérêt qu’a suscité Nightmare Detective dans le monde entier dès sa sortie en 2007 et la patience dont doivent faire preuve, lors de la promotion d’un film, les acteurs et le réalisateur, contraints de sans cesse répéter les mêmes phrases et les mêmes idées. On peut aussi voir à quel point Tsukamoto a perdu (involontairement ?) de son statut de réalisateur underground, tout obligé qu’il est de taper sur une boîte en bois avec un marteau pour porter chance à son film.

CTV International a eu la bonne et mauvaise idée d’inclure dans son édition un court-métrage français tourné en japonais, Kaojikara (10mn). Bonne car toute promotion de court-métrage en France est une initiative plus qu’honorable, le genre étant marginalisé aux projections en festival ; et mauvaise car, en un mot comme en cent, Kaojikara est une merde. Pompeux, prétentieux, peu ou prou compréhensible, ni fait, ni à faire, ce film est l’archétype du court-métrage intello et ultraréférentiel, souffrant d’une profonde vacuité scénaristique, d’une thématique à peine développée, d’une esthétique proprement immonde et surtout d’effets spéciaux minables, avec des matte paintings qui se voient, des distorsions de visage bâclées et une “éclosion de lune” tout sauf belle. Se réclamer de Tsukamoto et tourner en japonais ne suffit pas à faire un bon film, loin de là.

L’interactivité de cette excellente édition s’achève sur la bande-annonce du film (2mn).

Nightmare Detective, de Shinya Tsukamoto, scénario de Shinya Tsukamoto et Hisakatsu Kuroki
Avec : Ryuhei Matsuda (Kyoichi Kagenuma), hitomi (Keiko Kirishima), Masanobu Ando (Wakamiya), Shinya Tsukamoto (Tsuda) et Ren Ôsugi (inspecteur Sekiya), édité par CTV International.
Japon, 2006, 104mn, couleurs, format 1.85, version originale uniquement, Dolby 2.0, 5.1 et DTS plein débit 5.1 - sous-titres français imposés sur la VO.
Édition DVD testée sur vidéoprojecteur Epson EMP-TW2000, lecteur DVD Pioneer DV-340 et ampli Pioneer VSX-808.
Crédit photographique : CTV International.

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Fabrice De Martino est le rédacteur DVD Blu-Ray du magazine.
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