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Christophe - Aimer ce que nous sommes : Le son passe avant la chanson

Par Thierry The Civil Servant • jeu 17 juil 2008 • Categorie: Musique

Sortie le 30 juin

Voilà typiquement le disque dans lequel on n’entre pas comme dans un moulin ouvert à tous les vents. Ce qui est, rappelons-le, la mission d’un moulin que d’être ouvert aux vents, car sinon comment voulez-vous que tournent ses ailes ?

Le dernier Christophe donc. Bevilacqua de Juvisy-sur-Orge, un presque voisin pour moi, quoique je ne sais pas s’il y retourne souvent dans l’Essonne. La Côte d’Azur ça c’est possible, la Riviera certainement, la banlieue parisienne grise ou pavillonnaire, ça ne doit pas trop ressembler à son idéal de vie. Encore qu’il faudrait en rabattre sur le mythe, col cassé et Vespa, succès fou auprès des filles et voitures américaines conduites en équilibre instable le long de la corniche. Bien sûr toutes ces images on ne les invente pas, c’est Christophe lui-même qui les a mises en musiques, mais limiter l’homme à cette série de clichés dans le soleil couchant, ce serait le méconnaître et partant subir un sacré choc à l’écoute de Aimer ce que nous sommes. Parce qu’avant tout Christophe c’est un expérimentateur, un bidouilleur acharné, un tritureur de sons, un esthète oui, incontestablement, mais aussi un pointilleux, un exigeant, un maniaque de l’arrangement, bref un producteur, un ingénieur du son au moins autant qu’un musicien. Et ses nuits brûlées à la quête de l’accord parfait, de la boucle rythmique qui soutiendra et magnifiera son falsetto légendaire, qui s’achèvent aux heures matinales, au grand dam on suppose de son voisinage, chacun en a au moins une fois entendu parler.

Christophe revient après sept ans d’absence, Aimer ce que nous sommes faisant suite à Comme si la terre penchait, sorti en 20011. Et livre un disque que nous pourrions qualifier de cinématographique. Ouvert sur une invitation au voyage récitée par Isabelle Adjani et clôturé par une lecture du générique (liste de tous ceux qui ont collaboré à l’album) confiée à Daniel Filipacchi. Où il laisse libre cours à ses fantasmes et ses envies et fait exploser, tel le moderne Debussy qu’il est, les règles, la codification classique, qui régissent la construction d’une pop song. C’est qu’il est loin de ça depuis un moment déjà. Alors, il faut attendre le troisième morceau Mal Comme (Malcom ?) pour se retrouver sur un chemin balisé par l’habituel couplet-refrain. Et dès le titre suivant, on oublie cette architecture trop banale pour se trouver devant une mini symphonie avec cœur d’enfant chantant dans une langue que je ne suis pas parvenu à identifier.

Symphonie, le mot n’est pas choisi au hasard : il renvoie aux pires craintes que l’on peut nourrir devant le travail d’un artiste rock (ou pop, ou ce que vous voulez du reste) comme Christophe. La quête insensée de la respectabilité musicale qui débouche si souvent sur des pièces montées écœurantes de chantilly violoneuse ou synthétique. Ce n’est pas le cas ici, non ce n’est pas là que le bât blesse.

Christophe sous kaleidoscope

C’est juste qu’après plusieurs écoutes, on reste en peine pour accrocher à nos cerveaux un titre, un seul, qui aurait la force de ses anciens hits, qui collaient comme du nougat mâché à notre blues mental. Ce n’est pas qu’on ne retienne rien. Il y a bien ce Mal Comme déjà évoqué, ou encore, accrocheuse en diable par les chœurs féminins qui en boucle répètent le titre de la chanson, Tonight, tonight, Tonight (« Les portes de la nuit ne sont jamais fermées à clef / la preuve que non, il suffisait de les pousser »).
On retiendra encore, bien que leurs entrées soient plus étroites, Panorama de Berlin, plus parlée que chantée, où une Pandora est hélée par le chanteur (« Fais sortir le passé de tes profondeurs »), puis barrée d’une guitare martyr, que matent, sous-jacents, les cuivres free jazz, et surtout Odore di Femina, sorte de longue élégie sur des rythmiques arabisantes et gitanes, aromatisées au bandonéon (le morceau qui prouve que Christophe se permet tout sur cet album puisqu’il intègre même quelques notes de Ainsi parlait Zarathoustra) ou enfin Parle-lui de moi menée par un piano qui déroule une gamme sur laquelle s’enroulent les nappes de violon (synthés ?) et où vient se glisser une guitare (synthé ?) rêveuse.
Mais ces moments-là ne peuvent faire oublier à eux seuls les longueurs d’un album qui finalement sacrifie tant à la recherche qu’il en délaisse les mélodies, ce qui est en un sens un comble pour un musicien comme Christophe. Qui part en tous sens sans vraie ligne directrice (tiens, rien que cette interview mise en musique). Et dont la production, volontairement on ne peut en douter, place toujours en recul la voix du chanteur comme si au fond il se devait de s’effacer derrière les machineries sophistiquées.

Ce n’est pas certes pas la première fois que Christophe expérimente, il l’a même toujours fait, intégrant dès 1973 des samplers et des nappes de synthétiseurs sur Les paradis perdus. Mais jamais il ne perdait de vue le sens de la mélodie. Ici, il y a des moments où l’on pense à Radiohead et ça fait un peu chier au fond. D’ailleurs en interview Christophe affirme tout son intérêt pour Thom Yorke, parce qu’au-delà des chansons, le vrai travail pour lui c’est le son.

Oui c’est bien un disque cinématographique, celui d’un univers sophistiqué et hermétique. Un univers à la David Lynch. Un cinéaste qui, en dépit de toutes ses qualités, n’a jamais su m’émouvoir.

Entrez si vous le pouvez dans le nouveau monde de Christophe, chatoyant mais ardu, exigeant pour l’auditeur, brillant et dur à façonner comme un diamant, électrique et planant, synthétique et onirique. Mais jamais, ou en de trop rares occasions, enivrant, émouvant. Quant à moi, ce disque me laisse devant l’huis, frustré de ne pas pouvoir mieux le franchir.

ChristopheAimer ce que nous sommes - AZ/Universal
Crédits photographiques - Universal - MCM

  1. On n’omettra pas le live de 2002[]
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Thierry The Civil Servant est un des rédacteurs Musique du magazine.
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6 Réponses »

  1. Je t’ai lu, mais je n’ai toujours pas écouté ce disque. Alors je reviendrai en discuter plus tard. J’apprécie en tout cas cette perspective, cet angle (appelle ça comme tu veux) du disque cinématographique. Que c’est bien amené et bien écrit !

  2. Merci Thom.
    Album assez ardu, pas déplaisant sûrement pas,oui ton opinion m’intéressera au plus haut point.
    A+

  3. Il y a un qualificatif parfait pour qualifier cet album : “beau bizarre” ;-)

    Je n’en ai pas encore fait le tour (je ne l’ai acheté qu’il y a trois jours), mais pour l’instant je me retrouve dans ton article. Cependant je trouve qu’ “Aimer…” ne fait pas tant penser que ça à Radiohead ; plutôt aux disques les plus électroniques de Wire. En revanche “Comm’ si la terre penchait”, lui, m’évoquait beaucoup plus fréquemment Radiohead ! Le point commun c’est peut-être cette évolution logique que Christophe a lui aussi suivi depuis “Bevilacqua” et que tu définis parfaitement dans le titre de ton papier : en douze ans et trois albums, le travail sur le son s’est progressivement substitué à celui sur les chansons.
    Cependant là où la comparaison “fait chier”, comme tu dis, c’est qu’à l’évidence Christophe n’a rien compris à la démarche de Thom Yorke… qui certes travaille sur le son, mais qui écrit aussi accessoirement de grandes chansons ! C’est justement cet alliage des deux qui fait que Radiohead est devenu progressivement (sans jeu de mots) le groupe numéro 1 de son époque, le récent “In Rainbows” étant d’ailleurs - justement - un album on ne peut plus pop et plein de chansons… et c’est un peu ce qui manque à cet album, excellent soundtrack d’un film imaginaire…

    A plus tard, cher ami !

  4. Et bien je vais vous dire , cet album est une pure merveille , un diamant .
    Je suis rentré dans celui ci , il m’a absorbé , envouté .
    Le dernier titre Lita , est le plus beau que j’ai entendu depuis longtemps , très longtemps . Il m’a transporté , m’a touché profondément ; je ne saurai dire pourquoi , sa beauté m’a tiré des larmes . Il est rare que je sois ainsi touché aussi fort par une musique . Il m’a envouté . Merci monsieur le grand Artiste .

  5. C’est un très bel article, Thierry.
    Je ne suis pas certaine que cet album le mérite. En tout cas, moi, je le trouve… En fait, je ne le trouve rien, je ne le comprends pas. J’ai l’impression d’avoir perdu le fil de Christophe. Il y avait une continuité évidente, entre Bevilacqua et Comm’si la terre penchait. Il y en avait même une, avec le live d’un côté, “Pas vu pas pris”, de l’autre. Là… Je ne vois pas trop où est le fil, ce qui relie ce disque aux autres, en fat, j’ai du mal à me convaincre que c’est un album de Christophe.

  6. Décidément, je suis souvent d’accord avec vous. Peu de mélodies, expérimentations déjà expérimentées sur les albums précédents… A force d’entendre et de lire qu’il est un génie, C. a pris confiance en lui. Et s’est égaré dans la redite et l’autocaricature.
    Passe un tour.

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