Mortelle Eternité de Denis Marquet et Elisabeth Barrière, la philosophie dans le tiroir.
Par @ude • sam 19 juil 2008 • Categorie: LittératurePublié en juillet 2008
Intitulé «Roman», sous le titre de la couverture et de la première page intérieure, qualifié de « thriller crépusculaire » et de « formidable suspense […] aux confins de la psychose et du paranormal » dans le commentaire de la quatrième de couverture, Mortelle éternité serait-il d’un genre hybride, ou bien franchement bâtard ?

Pour être honnête, il faut d’abord dire que l’intrigue est correcte, quoique très conventionnelle, et que les personnages arrivent à fonctionner bien qu’ils restent superficiels. New-York : L’assassinat d’une jeune et brillante scientifique, Lucie Milton, qui a découvert quelque chose qu’elle n’aurait jamais dû apprendre. Jeff Mulligan, très bon flic, intègre, mais aux méthodes peu orthodoxes et qui a le mal de vivre. Ann Lawrence, sa nouvelle et jeune coéquipière, devenue flic par vocation et contre la volonté de son père, avocat célèbre, qui voulait voir sa fille lui succéder. Jeff et Ann vont peu à peu former un couple improbable et enquêter off, car Jeff est mis à pied par sa hiérarchie, pour cause de méthodes d’interpellation de suspects trop musclées.
En toile de fond : des recherches scientifiques fort inquiétantes à l’éthique plus que douteuse, ambiance savant fou, quelques incursions à Juarez, la ville où tant de femmes disparaissent. Des personnages secondaires pas trop mal campés, qui rejoignent le fil de l’intrigue principale et pour ponctuer tout ça, le doute sur la réalité des perceptions paranormales ressenties par Jeff, que la morte, Lucie, obsède. Il sent -ou croit sentir?- sa présence à son côté. Surmenage ? Autosuggestion ? Chamanisme génétique ? Jeff est d’origine mexicaine et une Belle de Nuit de ses amies, mexicaine elle aussi, l’entraîne à une fête des morts typique « latino ». C’est l’occasion pour les auteurs de nous faire un petit topo genre guide de voyage sur les us et coutumes du cru …
Le début se passe bien, ça se laisse lire. Mais plus on avance, plus c’est laborieux, car le déroulement des événements tourne au catalogue de situations convenues. L’ensemble manque de cohésion et de profondeur, car il n’y a pas de point de vue ni de vision. Que cherche-t’on à nous raconter ? La question surgit assez vite, et se poser ce genre de questions quand on lit un polar, ce n’est pas bon signe. Le plus gênant, c’est qu’on ne sent pas de volonté artistique de perdre le lecteur en le manipulant ou en jouant avec lui, comme dans certains romans de Raymond Chandler, par exemple1 . Ici on est perdu tout simplement parce que les auteurs ne savent pas où ils vont. A vouloir courir trop de lièvres à la fois, ils n’arrivent nulle part.
Le sujet traité via l’enquête policière est un conglomérat de thèmes éculés : l’immortalité, le mythe de la jeunesse éternelle, l’amour plus fort que la mort, la science et la raison, etc… Interrogations classiques, type épreuve de philo. du bac : « Peut-on se rendre maître du temps ? » ou encore « Le projet de maîtriser la nature est-il raisonnable ? ». Le bac ayant été créé en 1808, vous trouverez des questions de ce genre au kilo sur bac-philo.com, education.fr et autres annabac.com. La notice de l’éditeur, Albin Michel, précise d’ailleurs que Denis Marquet a enseigné la philosophie. S’il y avait une intention un tant soit peu pédagogique de vulgariser certaines notions de philo. dans ce livre, c’est raté, car l’impression générale qui en ressort, c’est mélange et confusion, absence de lignes de force et de vraie direction.
Mortelle éternitéest un roman au genre mal défini, qui suscite un intérêt limité parce qu’il ne fait qu’illustrer des questions de cours de philosophie sommaire grattées au fond des tiroirs. Scolaire.
Mortelle Éternité. 368 pages.
Editions Albin Michel.
Crédit photographique : Marc Schlossman / Millenium Images. UK et Marianne Grondahl / Getty Images.
- Une anecdote circule à propos du Grand sommeil, (The big sleep), adapté au cinéma par Howard Hawks et devenu un classique du film noir. L’intrigue initiale du roman non moins classique du genre, le premier de l’auteur, est très complexe. Au cours du tournage, Hawks se pose une question sur la façon dont meurt un personnage et téléphone à l’un des scénaristes, William Faulkner, qui, n’étant pas sûr de la réponse, appelle Chandler… qui dit qu’il n’en sait rien. Même quand on a vu plusieurs fois cet excellent film, il y a des points qui restent obscurs mais le film est tellement bien qu’il captive le spectateur. Et quand on est captivé, on se laisse aller, sans se poser de questions ! [↩]
@ude est une des rédactrices Littérature du magazine.
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