Prière pour Dawn de Nathan Singer
Par Christine Jeanney • sam 19 juil 2008 • Categorie: LittératureParution le 25 août 2008
Prière pour Dawn est le premier roman de Nathan Singer, un musicien et performer américain de trente ans.
La forme est moderne : un « clic » sépare les voix des différents acteurs du livre, comme si nous surfions sur Internet ou sur un forum de chat en ligne.
De temps en temps, arrivent les paroles d’une chanson de rap – à croire que s’est allumé l’autoradio d’une Chevrolet Camaro –, ou les poèmes d’un adolescent fugueur – papiers détachés d’un carnet que nous aurions ramassé sur le trottoir d’une rue de Cincinnati.
L’immersion dans cette Amérique du Nord urbaine est très efficace. Les personnages, une dizaine environ, se succèdent et s’entrecroisent avec vivacité, donnant un aperçu quasi photographique de leurs interactions et de l’époque visée. Mais on est loin d’un Manhattan à la Woody Allen, aux touches délicatement intellectuelles.
Prière pour Dawn est un livre noir sur un monde noir, avec quelques pépites de lumière tendre dispersées ça et là. Du sexe, de la drogue, de l’incarcération, de la violence, de l’écœurement, et au milieu, une petite fille de neuf ans, Dawn qui pousse, malgré et dans ce milieu hostile.

On se trouve à plusieurs reprises aux limites du soutenable. Surgissent alors des questions. Bien sûr, c’est un roman provocateur, et cela le pose en équilibre instable sur un fil, entre dénonciation et racolage.
La noirceur désespérée gangrène peu à peu les personnages. Cette vision peut facilement nous faire basculer dans un voyeurisme hypnotique et malsain. Jeff Mican, le père de Dawn, tente de s’extraire de ce chaos et de sauver sa petite fille, et c’est comme assister à une coulée de boue, inexorable. Car ici toute bulle d’oxygène est destinée à éclater et disparaître.
« clic
“TU T’AMUSES ici, ma puce ?
- Oui papa. En plus tu le sais.
Le Dodge Colt gris métal de 1989 tenait le coup, malgré une fuite d’huile et l’état pitoyable des amortisseurs. Les plaquettes de frein, elles, avaient bien résisté au temps. A part ça, Jeff et Dawn n’avaient pas de responsabilités, pas de destination, pas de soucis (abstraction faite, bien entendu, des éternels mandats d’arrêt émis contre Jeff et des monstres sans tête qui lorgnaient les petites filles - et Dawn en particulier - avec concupiscence. Tout n’était que pique-nique, partie de foot, chocolat chaud et cottage cheese à tous les repas. Dawn demanda simplement à ce que l’on ajoute des marshmallows roses au chocolat. Accordé. »
Nathan Singer signe avec Prière pour Dawn son premier roman : sombre, rythmé, actuel, rivé à l’époque de la chute des Twins Towers, sans tabou.
En revanche, que dire du bandeau, sans doute à l’initiative de l’éditeur, sur la couverture : « L’ATTRAPE-COEUR 2008 », en référence à J.D. Salinger ? D’abord, comparer des auteurs ou opérer des filiations entre eux est toujours une acrobatie délicate. Ensuite et surtout, Salinger possède cette délicatesse non démonstrative qui laisse le lecteur apte à ressentir en profondeur la solitude, la peine, l’isolement et la désespérance. Nathan Singer, non seulement montre, mais, plus encore, il exhibe, il agite crânement, tel un fichu rouge lourd de sang et de crasse… ce qui n’entre que peu dans la coloration des œuvres du mythique auteur de Catcher In The Rye.
Certes, cerné de glauque, l’innocence de Dawn n’en est que plus criante. Mais fallait-il réellement construire par contrastes et décrire un cauchemar pour magnifier un rêve ? La parole de Nathan Singer est-elle indignée ou complaisante ?
Prière pour Dawn se révèle finalement d’un pessimisme absolu. Et cette évocation d’une société imparfaite, avec ses effluves nauséabondes et ses images suicidaires, cette sorte de déterminisme social mécanique, verse peut-être dans l’exercice gratuit et en définitive stérile.
A noter cependant, sur le blog des éditeurs, une vidéo de Nathan Singer disant son texte : la musicalité des mots y apparaît, percutante, presque jouissive. Cela donne une idée de la complexité du travail effectué par la traductrice, Laure Manceau, pour rester fidèle à cette tonalité, à ce rythme imparable de Nathan Singer, ici visiblement autant auteur que musicien.
Prière pour Dawn de Nathan Singer
parution en août 2008, aux Editions Moisson Rouge
traduit de l’anglais (Etats Unis) par Laure Manceau
crédit photographique Moisson Rouge
Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
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