Broken English de Zoé Cassavetes
Par Remi Prin • mer 23 juil 2008 • Categorie: CinémaSortie le 16 juillet 2008
Difficile de ne pas être attendue au tournant quand on se nomme Cassavetes et que l’on est la digne descendante du réalisateur de Shadows et de Une femme sous influence. Toutefois, loin de suivre les traces de son père et de perpétrer l’héritage cinématographique de celui-ci, Zoé Cassavetes semble affirmer pleinement avec ce premier film son indépendance. Reste à savoir si cette indépendance sera un moins ou un plus. En effet, telle une Sofia Coppola en herbe (rappelons-nous de la différence fondamentale entre Marie-Antoinette et Apocalyspe Now), la réalisatrice s’illustre ici dans un style bien plus conformiste que la filmographie furieusement indépendante de son aïeul. Tout d’abord, avec le choix d’un genre bien précis : la comédie romantique. Domaine dans lequel Hollywood nous a prouvé qu’il pouvait nous offrir le pire (récemment Jackpot) comme le meilleur (Lost in Translation, pour rester dans le domaine des « filles de… »). Indépendance de style également : avec Broken English, nous n’avons plus affaire à un cinéaste en désinvolture totale face à la technique cinématographique, mais bien à une jeune réalisatrice consciencieuse dont on ne peut que reconnaître le talent visuel (en grande partie du à la photographie soignée de John Geisler qui inscrit le film dans une palette de couleurs). Indépendance idéologique enfin : le film de Zoé Cassavetes ne nous immergera pas au sein de la classe moyenne américaine comme la plupart des films de son père. Il ne dénoncera pas. Il ne mettra pas le doigt là où ça fait mal. Non. Nous nagerons ici dans une société sans problème : milieux bourgeois et hôtels chics. Le scénario ne cherche décidément pas à aller vraiment au fond de son sujet : la frustration sentimentale, affective et, disons-le, sexuelle d’une femme de trente ans. Dès lors, si cela avait été le cas, le cinéma de Zoé Cassavetes aurait eu bien plus de points communs avec Woody Allen qu’avec John Cassavetes, certes, mais aurait eu aussi le mérite de traiter de front un sujet fort, même à travers le genre de la comédie sentimentale.

Zoé Cassavetes préfère rester plus sage et plus correcte, c’est bien cela le plus dommage, en ne nous montrant que des gens qui n’ont qu’un seul et unique souci en tête : trouver le grand amour. A l’image de son héroïne, Nora, interprétée ici par l’attachante Parker Posey, trentenaire cynique et incomprise par sa mère1, régnant sur son petit univers bourgeois comme un espèce de parrain au féminin. Nous suivons Nora dès l’ouverture du film. Lumière d’une matinée ensoleillée. La jeune femme, comme une enfant, semble demander à son miroir si elle est bel et bien la plus belle. Elle essaie, robe après robe, ajuste son maquillage sur un rythme endiablé (superbe B.O. de Scratch Massive). Ces préparatifs ne se termineront qu’à la tombée de la nuit. Nous comprendrons alors que Nora a passé la journée entière dans sa chambre pour trouver le look adéquat pour sortir. Et quelle sortie ! : nous la retrouvons à l’anniversaire de mariage de l’homme qu’elle a bien failli épouser quelques années plus tôt ! On l’aura compris, la vie de Nora est un cuisant échec sentimental.
Dès lors, le film de Zoé Cassavetes aura du mal à trouver son originalité : nous suivrons donc Nora, allant d’échecs amoureux en échecs amoureux pendant une bonne demi-heure : des rendez-vous romantiques organisés par la famille, puis par les amis donneront lieu à quelques séquences et quelques personnages savoureux… La palme revenant à celui interprété par Justin Theroux, méconnaissable en star de film d’action qui séduira assez facilement la pauvre Nora le temps d’une nuit à coup de saké.

Toutefois, malgré l’interprétation de Parker Posey, il faudra attendre l’arrivée (bien tardive) du personnage interprété par Melvil Poupaud pour que le film parvienne à décoller et à se démarquer de ses semblables. Ce personnage de Français séducteur perdu dans New-York fait pourtant irruption dans le film couvert des stéréotypes les plus éculés. Néanmoins, force est de constater que Melvil Poupaud parvient à le tirer vers le haut en charmant à la fois l’héroïne et le spectateur du film. On pourra reprocher à l’acteur d’en faire un peu trop dans le cabotinage (Le Temps qui reste de Ozon ou récemment Un Conte de Noël de Desplechin lui on offert des rôles plus discrets dans lesquels il a pu mieux s’illustrer à sa juste valeur), il n’empêche qu’on finit tout de même par suivre avec beaucoup d’attachement les errances new-yorkaises du couple, rythmées par leurs conversations au sein desquelles le broken english du Prince Charmant parisien finira par conquérir la désenchantée new-yorkaise.
Le film aurait pu s’en tirer avec les honneurs si seulement la réalisatrice ne s’était pas permise une petite escapade parisienne. En effet, après un french kiss et une nuit d’amour durement obtenus par notre Melvil national, voilà que celui-ci apprend à la pauvre Nora qu’il doit quitter New-York pour retourner à Paris. Qu’à cela ne tienne, après réflexion, la jeune femme s’envolera avec une amie vers la capitale française à la recherche de l’homme de sa vie. C’est à partir de là que le film s’enlise : lorsque nous devrons suivre Nora dans son errance parisienne. Car si le personnage de Melvil Poupaud tombait déjà bêtement dans la caricature, nous assistons ici à une succession de séquences difficilement supportables où l’héroïne, dont les aisances financières deviennent franchement obscènes, va finalement décider de passer plusieurs mois sabbatiques à Paris pour découvrir la culture française. Rien que ça ! Dès lors, nous aurons droit à tout : la bonne humeur française, les cafés, les galeries d’art, tout y passe comme si l’on s’était mis soudain à feuilleter un catalogue touristique. On croisera même Bernadette Lafont, anecdotique, dans le rôle improbable d’une mamie sénile ! Il faudra attendre le retour de Melvil Poupaud dans une rame du métro parisien pour empêcher le vaisseau de sombrer une bonne fois pour toutes dans l’ennui : pirouette scénaristique des plus culottées, il faut le reconnaître. C’est à se demander si cette quête parisienne à ralonge n’aurait pas trouvé sa place dans le script pour le simple but que le film atteigne péniblement les 1h30 minimales.

Alors oui, il serait idiot de juger le film de Zoé Cassavetes en le comparant à ceux de son père illustre. D’autant plus qu’on ne peut pas avoir envie d’être trop sévère devant une comédie sentimentale qui parvient à se démarquer, du moins dans la forme, des navets hollywoodiens habituels. Mais ne nous y trompons pas, car Zoé Cassavetes nous prouve que même avec un duo de comédiens talentueux et attachants, même avec un honnête travail esthétique et visuel, Broken English n’échappe pas au conformisme et à la caricature. Film indépendant dites-vous ?…
Broken English écrit et réalisé par Zoe Cassavetes
Avec : Parker Posey (Nora Wilder), Melvil Poupaud (Julien), Drea de Matteo (Audrey Andrews), Gena Rowlands (Vivien Wilder-Mann), Bernadette Lafont (Madame Grenelle), Josh Hamilton (Charlie Ross), Justin Theroux (Nick Gable) et Peter Bogdanovich (Irving Mann).
Crédit photographique : Eurozoom.
- Gena Rowlands, mère de Zoé Cassavetes et ancienne égérie de John Cassavetes[↩]
Remi Prin est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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