Surveillance de Jennifer Lynch
Par Marie Guyot • mer 23 juil 2008 • Categorie: CinémaSortie prévue le 30 juillet 2008

Quinze ans après son premier film, Boxing Helena présenté à Sundance en 1993, Jennifer Lynch nous revient avec Surveillance, un long métrage en forme d’enquête policière : deux agents du FBI viennent prêter main forte aux membres d’un commissariat visiblement débordés par une étrange histoire de meurtre.

Et « étrange » est le mot approprié pour qualifier ce film. Mais pouvait-on attendre autre chose de la fille du génial David Lynch? Malheureusement c’est ici que se trouve tout le problème, puisque, sans que nous en soyions forcément conscient, nous passons inévitablement une bonne partie du film à comparer la mise en scène de Surveillance, ses plans, sa bande son, ses acteurs et son histoire, à l’œuvre du père.
Jennifer Lynch est-elle pour autant la pâle copie de son géniteur? Réussit-elle au contraire à trouver sa propre identité et à s’affranchir de tout ce que son ascendance lui colle sur le dos?
Dès le départ, la « patte » de Lynch premier du nom se fait sentir avec des thèmes transversaux à toute sa filmographie : le grain de l’image et le son saturé qui renvoient, au choix, à Eraserhead, Elephant Man, Twin Peaks ou Inland Empire, la présence de la route au centre de l’histoire qui fait irrémédiablement penser à Sailor & Lula, Lost Highway, The Straight Story ou Mulholland Dr., l’idée des points de vue multiples et des personnages qui dissimulent leur identité (devons-nous encore donner des exemples?).
Pour couronner le tout, Jennifer Lynch choisit d’offrir son rôle principal à Bill Pullman qui incarnait pour son père il y a dix ans l’inoubliable Fred Madison de Lost Highway.
Alors oui, c’est un fait établi, nous sommes avec Surveillance en territoire familier. Une ambiance bien connue des amateurs de David Lynch s’installe au fil des minutes et il nous faut avouer que ce n’est pas pour nous déplaire.

Cependant il faut reconnaître à la réalisatrice que Surveillance possède aussi une identité et des thèmes qui lui sont propres. Par exemple, David s’amuse à filmer des personnages en train d’essayer d’échapper à leur milieu, leur histoire, leur famille ou leur passé, tandis que Jennifer elle, a plutôt tendance ici à les filmer en train de se débattre dans des espaces qui les contraignent.
Ainsi, alors que tous les témoins de « l’accident » sont enfermés dans des pièces séparées du commissariat afin que les deux agents du FBI puissent recueillir leurs dépositions, leur marge de liberté se retrouve justement dans les récits qu’ils énoncent chacun de leur côté. Alors que pour les besoins de l’enquête ils ne sont plus libres de leurs mouvements, ils réussissent à s’offrir quelques instants de répit grâce à leurs récits respectifs : leur liberté se retrouve dans le fossé qui sépare ce qui s’est réellement passé et ce qui nous est montré en image.
Sans en avoir l’air Jennifer Lynch réussit donc, en utilisant le biais des images, à nous rappeler que la parole et les mots sont souvent porteurs de plusieurs sens. Sa caméra se veut alors être un révélateur de la vérité du récit.
Cependant la réalisatrice nous pose la question du hors champ, de l’inconnu, de ce qui reste caché. En effet si Surveillance se réclame de Rashomon1 avec ses différents points de vue, il nous semble surtout inspiré du cinéma états-unien des années soixante-dix : c’est résolument un film de réflexion sur le cadre (non seulement avec la répartition des personnages dans des pièces - et des voitures - différentes, mais aussi avec le fait qu’ils sont tous filmés par les agents du FBI et donc aussi parfois montrés sur des écrans différents), sur la menace venue de l’extérieur, sur ce qui peut éventuellement surgir brusquement dans notre vie.
Ainsi le montage alterné de tous les récits qui nous sont présentés se rejoint en une seule et même version au moment le plus critique de l’histoire et, alors que nous pensions enfin posséder le fin mot de l’énigme, un nouveau point de vue se présente lui aussi comme réel.

Ces différentes histoires peuvent donc être vues comme le symbole du regard et de la main de la réalisatrice, qui nous montre finalement qu’elle peut à sa guise nous mener par le bout du nez et nous révéler la vérité dans une fin surprenante.
Alors qu’il est construit sur une structure classique, Surveillance se révèle être un film résolument moderne, nous rappelant que les mots et les images peuvent effectivement avoir plusieurs sens et que c’est à chacun d’entre nous de ne pas nous contenter d’une version que l’on voudrait nous imposer.
Si le dernier film de Jennifer Lynch n’est pas un chef-d’œuvre, il possède cependant une qualité indéniable puisqu’il nous rappelle que seules nos consciences individuelles peuvent nous permettre d’avoir une chance de nous en sortir : nous n’en dirons pas trop pour ne pas gâcher votre plaisir, mais dans Surveillance la liberté s’acquiert définitivement grâce à la connaissance.
Surveillance, réalisation de Jennifer Lynch, scénario de Jennifer Lynch et Kent Harper.
Avec : Bill Pullman (Sam Hallaway), Julia Ormond (Elizabeth Anderson), Ryan Simpkins (Stéphanie), Pell James (Bobbi), Michael Ironside (capitaine Billings), French Stewart (officier Jim Conrad), Kent Harper (officier Jack Bennett), Cheri Oteri (la mère), Hugh Dillon (le père), Caroline Aaron (Janet), Gill Gayle (Officier Degrasso), Charlie Newmark (Officier Wright) et Mac Miller (Johnny).
Crédit photographique : Allan Feildel.
- Rashomon, d’Akira Kurosawa (1950) nous propose quatre versions différentes d’une même histoire.[↩]
Marie Guyot est la fondatrice et la Rédactrice en Chef du magazine. C'est aussi une des rédactrices Cinéma.
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