Un jour avant Pâques de Zoyâ Pirzâd
Par Christine Jeanney • sam 2 août 2008 • Categorie: LittératureParution le 21 août 2008
Lire Un jour avant Pâques, c’est se pencher trois fois à une fenêtre.
La première fois, Edmond est un petit garçon sensible dont la seule amie est Tahereh, une fillette musulmane. Lui est arménien. Nous le voyons aller à l’école, puis au débit de limonade de madame Grigorian, jouer entre les tombes du cimetière et porter un pot de confiture chez monsieur le directeur. Nous voyons sa grand-mère trop rigide, son père trop rude et sa mère trop indépendante d’esprit pour être heureuse.
La deuxième fois, lorsque nous nous penchons, Edmond est adulte et père de famille à son tour, et nous somme à Téhéran, encore un jour avant Pâques.
La dernière fois que nous regarderons par cette fenêtre, ce sera bien plus tard, et l’époque de Pâques reviendra avec un Edmond âgé et songeur.
La fenêtre en forme de triptyque ouverte par Zoyâ Pirzâd est finement dessinée. Sans jamais être démonstrative, elle évoque les enjeux, les crispations familiales, le poids des traditions, les compromis et les aspirations intimes.
Dans un style simple et sans fioritures inutiles, c’est toute une famille et, à travers elle, une société et une époque qu’elle dépeint avec minutie, par des pans de vie anecdotiques. Car la matière première de Zoyâ Pirzâd se niche dans un regard appuyé ou évité, dans un geste compulsif ou un éclat de voix.
C’est sans doute ce qui donne un impact très particulier à sa narration : le lecteur est sollicité dans sa sensibilité et dans son aptitude à se faufiler aux côtés des personnages. Y compris à certains moments dramatiques.
« J’entendis des bruits de verre cassé. Des objets volaient dans la cour de l’école. La mère de Tahereh hurlait, le directeur disait des choses d’une voix grave pendant que le mari criait : “Je vais vous tuer !”
Je me reculai un peu pour m’asseoir par terre. Je regardais le pilier au bas duquel était gravé quelque chose qui avait été effacé. On avait ajouté un signe par-dessus, effacé à son tour, le signe égal et un cœur transpercé d’une flèche un peu tordue. Le cœur battant, j’entendis des bruits de pas dans l’escalier. Plusieurs personnes passèrent devant moi en courant : mes parents, ma tante maternelle et son mari. Je fermai les yeux.
- Arrête, espèce de fou ! criaient mon père et mon oncle. »
Pas de conclusions ici, autres que celles que nous nous formulerons intérieurement. Jusqu’à l’épilogue, où l’auteur nous laisse toute la place de conclure, en maintenant la fenêtre grande ouverte. Cette écriture est généreuse.
Un jour avant Pâques est un livre humaniste, aussi discret qu’intelligent. De quoi donner envie de se pencher avec toute l’attention requise sur les autres ouvrages de cet écrivain, Arménienne d’Iran : Comme tous les après-midi et On s’y fera, tous deux publiés aux éditions Zulma.

On espère un jour voir paraître (pourquoi pas chez Zulma ?) son premier roman J’éteins les lumières (I Turn Off the Lights), prix Houshang Golshiri du meilleur roman de l’année 2002.
À noter en fin d’ouvrage l’existence d’un glossaire, utile techniquement bien sûr, mais surtout poétiquement, par la gracieuse sonorité des mots à nos oreilles françaises. Les enfants y jouent à amon zandjirbâf ou à tchârgoush et l’agneau se cuisine en ghormeh sabzi parfumé aux fines herbes…
Dernière remarque : l’ouvrage est beau en tant qu’objet. Couverture et texture du papier ajoutent au plaisir de lire, celui de voir et de toucher. Alors, franchement, que demander de plus ?
Un jour avant Pâques de Zoyâ Pirzâd aux éditions Zulma
parution le 21 août 2008
Crédit photographique : Zulma
Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
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