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The Dark Knight de Chris Nolan

Par Yohann Pokorski • mer 13 août 2008 • Categorie: Cinéma
Sortie prévue le 13 août 2008

Le retour du Chevalier Noir sur grand écran avait été amorcée par Chris Nolan et son Batman Begins, ou le retour aux origines du justicier masqué. A l’époque, le rôle avait été attribué au talentueux Christian Bale. C’est ce dernier qui reprend du service pour enfiler à nouveau le costume de la chauve-souris la plus célèbre du cinéma. The Dark Knight suit donc le film de 2005, pour explorer le justicier noir sous d’autres angles et le confronter à son ennemi de toujours, le Joker, interprété ici par feu Heath Ledger, après Jack Nicholson en 1989. Une différence d’interprétation incontestable, tant le Joker version Ledger semble plus réaliste, tandis que le psychopathe de 89 paraissait plutôt débarquer d’une bande dessinée. C’est précisément de cela dont se démarque Nolan. La chose était claire lors de Batman Begins, elle est tout à fait confirmée avec The Dark Knight. Là où Burton bâtissait un véritable cirque, au sens premier du terme, Nolan fait directement référence à un réalisme évident, loin de l’esprit de la BD originelle, mais paradoxalement assez fidèle à celle-ci, avec un Joker qu’on croirait tout droit sorti d’un cirque, mais beaucoup plus ancré dans le monde que le Joker de Nicholson.

joker fusil

Nolan insiste durant tout le film sur la folie destructrice du psychopathe, qui n’a de cesse de laisser sa trace sur le monde, notamment par l’anéantissement des bâtiments de la vie : la réduction en miettes de l’hôpital de Gotham restera comme la signature ultime du Joker. Car il ne réduit pas seulement à néant un hôpital, mais bien également l’endroit où la vie éclot et là où elle est protégée. Nolan confirme donc le mouvement destructeur annoncé dans Batman Begins, mais ce mouvement prend toute son ampleur et son sens par les actes du Joker. Gotham est son terrain de jeu, et toute la complexité du Joker est de détruire, mais également de créer matière à détruire.

C’est ainsi, qu’il offre des choix à ses victimes. Le choix est l’élément central de la vie pour qu’elle soit ce qu’elle est, mais il est également la condition de la destruction de toutes les choses du monde. Aussi, le chaos ne peut advenir par fatalité, mais c’est parce qu’on l’a choisi que ce dernier devient une réalité. The Dark Knight est l’illustration parfaite du choix que chacun doit faire : vivre ou mourir. Le Joker tue, mais ses victimes ont toujours le choix. Car certaines choses ne sont pas réduites à néant. Et pour qu’elles ne le soient pas, il faut la disparition d’autres. Choisir de sauver Rachel Dawes au lieu de sauver Harvey Dent - alors que les deux sont sous la menace de l’explosion d’une bombe à deux endroits différents - condamne irrémédiablement l’un, au profit de l’autre. Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? A cette question qui ouvre l’Introduction à la Métaphysique de Heidegger, le Joker répondrait sans doute, à l’instar de l’agent Smith dans le combat final de The Matrix Revolutions, que chaque chose existe pour être détruite. Systématiquement, le Joker est dans l’action, il est le maître du jeu. Batman et les autorités sont dans la réaction, de telle sorte qu’ils n’agissent que par défaut. Ils doivent sans cesse courir après le clown. Le coup de force mené par Dent, qui permettra l’arrestation de dizaines de criminels, ne contredit aucunement cette vérité. Tout est sous le contrôle du psychopathe, et même quand il se trouve dans une situation délicate, rien ne peut le placer en position de faiblesse. Le Joker ne connaît ni le doute, ni la peur, et surtout pas la peur de la Mort - et donc la peur de sa propre destruction. Il ne se pose pas du tout la question de sa place dans le monde, puisqu’il n’en a pas. Il n’obéit à aucune règle, si ce n’est celle de détruire. Le film entre progressivement, au fur et à mesure de son déroulement, dans un nihilisme que la morale, incarnée par Batman, et la loi, incarnée par Harvey Dent et Gordon, ne pourront totalement effacer. Le côté spectaculaire du film, ses scènes d’explosions dantesques, ses combats durs et violents servent à dépeindre un monde en proie à la redéfinition des valeurs fondamentales qui font de la vie ce qu’elle doit être.

vers la lumière

La loi fait partie de ces valeurs à redéfinir aux yeux de Dent, et elle constitue le moyen clair et rigide dont on doit user pour répondre aux méfaits de psychopathes tels que le Joker. Pour Dent, il est impossible d’agir en dehors du cadre de la loi, même s’il avoue une certaine admiration à Batman, tellement utile dans sa quête de l’ordre et de l’harmonie. Batman est ce hors-la-loi que le Joker n’est pas, car ce dernier incarne le néant. Batman est le héros de l’ombre qui endure et qui fait le choix auquel personne ne fait face. Il se trouve par exemple dans l’obligation de se retourner contre la police, afin de protéger des otages que le Joker avait à dessein habillés en ravisseurs. Un gardien de l’ombre qui se doit d’être omniscient, si bien que le pouvoir dont il peut se doter en certaines circonstances peut sembler démesuré pour un seul homme. Il n’est alors pas surprenant qu’il n’y ait aucune collaboration directe entre Batman et Dent. A aucun moment, la prise de pouvoir du procureur ne peut advenir sans le soutien des habitants de Gotham, et Dent le sait bien. Dent a besoin de la population pour accomplir son devoir et devenir, sans que cela ne soit une finalité en soi, le héros que recherche la population, le héros de la Lumière. Ce héros est celui qui use de moyens foncièrement bons et auquel la population peut s’identifier sans devoir risquer sa vie. Si The Dark Knight est une réflexion sur l’idée de choix, le film est avant tout cette réflexion sur le pouvoir, le pouvoir de trouver sa propre identité ; et de cette idée découle par définition un certain pouvoir de choisir.

batpod

Le film est cette perpétuelle recherche d’identité caractéristique de toute vie. Nolan bâtit un monde de renversement des rôles, où les otages sont les terroristes, où les hors-la-loi sont au service de l’innocent, où la police agit au profit du crime. Ce renversement sera l’une des grandes raisons de la naissance de Double-Face. Tout comme la police qui est censée protéger l’ordre mais qui, dans le même temps, accomplit des actions punissables trouvant leurs origines dans la corruption, Double-Face est cet être double qui croit agir pour la justice et qui répand a contrario la mort et la destruction, en laissant au hasard le choix de décider de la vie ou de la mort d’un homme. Double-Face est un homme qui a tout perdu, ses illusions, ses joies et surtout la femme de sa vie, victime des corrompus et de l’inaction des autorités. Selon lui, le hasard est impartial, le hasard n’a pas d’intérêt à protéger. Le triumvirat du début du film - Batman/Dent/Gordon - est donc contraint d’éclater, si bien que chacun des trois personnages va jusqu’à définir ses propres règles au service de la justice et de l’ordre. L’éclatement de cette union sacrée est le témoin d’un monde en recherche de lui-même, un monde perdu au milieu de ses différentes facettes, et qui ne sait se satisfaire d’un compromis - en l’occurence les actions conjuguées du « outlaw » Batman et du duo « inlaw » Dent et Gordon. Un compromis qui paraissait pourtant capable de museler les méfaits des criminels. La vie est-elle affaire de compromis ? Ou bien doit-elle faire des choix radicaux ? Voilà peut-être la grande question posée par The Dark Knight.

batman meditation

Un semblant de réponse illustre cependant une lueur d’espoir : Batman prendra ses responsabilités et redéfinira pour tout le monde les valeurs sur lesquelles la ville devra se baser pour sortir de l’impasse dans laquelle elle s’est enfermée durant tout le film. Pour le bien de la population, Batman devra devenir le paria traqué. C’est ainsi que la ville pourra obtenir le héros qu’elle a toujours attendu, ce héros sans masque. La traque de Batman amorcée par la police symbolise le mouvement qu’elle devra accomplir pour mettre fin à l’anarchie. Le héros de l’ombre prend conscience que son rôle est de montrer le chemin. Bruce Wayne accomplit le choix de perpétuer la figure de Batman, car il est dans la nature profonde du milliardaire d’agir pour le bien de tous sans en avoir l’air. Le titre du film prend alors tout son sens.

The Dark Knight, un film de Christopher Nolan, avec Christian Bale (Bruce Wayne/Batman), Heath Ledger (Joker), Aaron Eckart (Harvey Dent/Double-Face), Michael Caine (Alfred), Maggie Gyllenhaal (Rachel Dawes), Gary Oldman (Commissaire James Gordon), Morgan Freeman (Lucius Fox).
Musique : Hans Zimmer
Durée : 2h27
Crédit photographique : The Dark Knight, site officiel.

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Yohann Pokorski est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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5 Réponses »

  1. Vraiment très bien cette critique, ça approfondit bien tous les thèmes qui sont finalement l’unique leitmotiv du film.
    Benjamin
    http://www.playlistsociety.fr/2008/08/dark-knight-de-christopher-nolan-910.html

  2. J’ai vu The Dark Knight hier et la critique de Yohann relate exactement les thèmes du film tel qu’on a pu les percevoir.
    Une vision du film tout simplement impéccable!!

    Laura

  3. Bravo pour cet article assez complet sur les “enjeux” profonds de “The Dark Knight”. On critique généralement les films à grands spectacles en les accusant de ne servir qu’à vendre du pop corn. Votre analyse permet de retrouver une profondeur que, souvent, le commun du mortel ne voit pas ou n’essaie pas de voir! J’aimerai pourtant apporter une critique sur une de vos interprétations de la place des choses et de la place gens:

    Je ne suis pas spécialiste de Heidegger, M. mais je doute que ce qu’il entend par “rien” soit synonyme de “modification d’un état”: par exemple la destruction de l’hôpital de Gotham ne l’a pas réduit à “rien”, il l’a transformé (en débris, en spectacle de désolation etc. mais pas à rien). La question de la destruction (que vous laissez le soin à l’agent Smith de poser) me semble plus complexe. Elle relève, là aussi, de la relation à la transformation. Je ne pense pas que l’on parle des mêmes choses quand on parle de Progrès ou quand on parle d’Evolution. Dans le premier cas on est dans un objectif (au sens de projet) et dans le second cas on est dans la logique naturelle des choses (l’érosion d’une montagne est une évolution. Ici il n y a pas de projet). Je doute que l’agent Smith intégrait les deux sens. Je pense qu’il privilégiait le sens de progrès. Par conséquent j’ai du mal à faire le lien entre la DESTRUCTION et le RIEN. Êtes-vous sûr qu’il y en a?

    Une autre chose: Vous nous expliquez que dans The Dark Knight “les autorités sont dans la réaction, de telle sorte qu’ils n’agissent que par défaut”. Et? Rien de si normal et ce n’est pas une révélation propre à ce film! En fait c’est systématique que la loi soit en retard par rapport au malfaiteur. Car c’est ce dernier qui “décide” du devenir de la loi et du degré de punition que l’on afflige au puni. Prenons un exemple dans l’actualité: on n’imagine pas parler de “peine plancher” s’il n’existait pas de récidivistes. La justice ne fait que réagir. Si vous regardez dans les films avec des justiciers vous remarquerez qu’ils “réagissent par défaut”. Le seul cas à ma connaissance où le héros est en avance par rapport au malfaiteur c’est “Minority Report”. Mais au final l’agent lui-même chargé de punir le crime qui n’est pas encore commis est celui qui trahit le système… Par conséquent je ne trouve pas ce passage utile dans votre propos.

    Pour conclure, je retiens surtout que vous permettez un éclairage intelligent qui permet de comprendre les objectifs de Nolan c’est-à-dire la question du choix et la question de la place de chacun en rapport à ce choix. Merci et bravo encore!

  4. Tres Bonne critique to Pok elle

  5. Merci de ton commentaire, to Rodo !!

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