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Versailles, de Pierre Schoeller

Par Remi Prin • mer 13 août 2008 • Categorie: Cinéma

Sortie le 13 août 2008

Une jeune mère et son enfant couchés l’un contre l’autre dans la pénombre d’un chantier dorment à poings fermés. Nous sommes dehors, à Paris, il fait nuit et froid. Après avoir suivi l’errance de ce triste duo fuyant le bruit et la fureur de la capitale parisienne, la caméra de Pierre Schoeller fixe cet instant paisible et dramatique, triste image d’une réalité devenue bien banale et sur laquelle le titre énigmatique de son premier long-métrage s’affiche lentement. Versailles : un nom qui résonne ici comme une gigantesque contradiction compte tenu de l’image sur laquelle il s’imprime. Dès cette introduction, c’est bien sur cette contradiction que le cinéaste insiste, car si Versailles est ici le titre du film, c’est aussi et avant tout, dans l’imaginaire collectif, le nom d’un lieu nourri d’un prestige historique et patrimonial évident qui n’entretient de prime abord aucun lien évident avec l’affiche du film où Guillaume Depardieu et le jeune Max Baissette de Malglaive, tels un Charlot des temps modernes et son Kid, marchent main dans la main le long d’une route. Et c’est cet imaginaire collectif que Pierre Schoeller n’aura de cesse de remettre en question tout le long du film.

Guillaume Depardieu dans Versailles

En effet, après leurs errances dans les squats et les chantiers parisiens, nos deux vagabonds endormis, Nina (Judith Chemla), jeune fille de 23 ans, et Enzo, son fils de 5 ans, pris en charge par une structure d’aide sociale, se retrouveront un beau matin à Versailles. Un bouleversement géographique qui ne changera pourtant rien à la détresse de la jeune mère qui prendra alors lentement conscience de l’affreuse réalité de sa situation : elle n’est plus capable d’assumer ses
responsabilités et d’assurer l’éducation de son enfant
La grande force de Pierre Schoeller réside ici dans la manière qu’il a de ne jamais faire tomber son film dans le pathos. Car Versailles est un film où les sentiments, les détresses et les processus d’évolutions psychologiques des personnages seront constamment captés par la caméra du cinéaste à travers des cadres choisis qui permettront au spectateur d’être actif et de lire à travers les traits d’un visage, d’une expression. Ainsi, la terrible prise de conscience de Nina qui la poussera à abandonner son enfant sera patiemment montrée au cours de deux très belles séquences : la première, parisienne, où pour la première fois Nina, cadrée en gros plan, se trouvera désolidarisée de Enzo dont l’appel qu’il lancera à sa mère ne sera situé que dans un hors-champ vers lequel cette dernière, plongée dans la lecture d’un article de journal, ne répondra d’aucun regard ; la dernière, versaillaise, où après avoir fui le foyer où on les a contraints à passer la nuit, nous les retrouverons dans le parc du château, cette fois dans un même magnifique plan d’ensemble mais au sein duquel le regard de la mère sera dirigé vers un ailleurs où Enzo, à l’écart, n’aura plus sa place. Car loin d’avoir le pragmatisme d’une mère, Nina, du haut de ses 23 ans, est avant tout une enfant rêveuse et mélancolique mûe par un profond désir d’indépendance. Un désir qui n’en demeure pas moins fatalement frustré par la présence de Enzo.

Max Baissette de Malglaive dans Versailles

Ainsi, de l’hostilité et l’indifférence parisiennes au calme ensoleillé de Versailles, un simple constat faussement positif est fait : il n’y a plus de clivages. Car quel que soit l’endroit où l’on se trouve, les instincts de survies restent les seuls recours contre la pauvreté qui, elle, persiste. Et il suffira à Nina et Enzo de s’égarer dans le bois de Versailles pour rapidement rencontrer une misère certes moins urbaine mais tout aussi présente à travers le personnage de Damien (Guillaume Depardieu), un homme des bois sauvage et bourru ayant élu domicile dans une cabane en pleine nature.
On peut le constater, le film de Pierre Schoeller entretient une forte relation avec les lieux et les destinations. Ces endroits que le trio Nina / Damien / Enzo quitte pour en explorer un autre dans l’espoir vain de jours meilleurs. Des passages de la ville à la campagne qui influeront sur toute la structure du scénario. Ainsi, comme il nous le montre bien en faisant chantonner à Damien quelques vers du Vent nous portera de Noir Désir, Pierre Schoeller proclame ici la fin des ghettos de la misère et de la pauvreté. Si le vent souffle où il veut, semble-t-il nous dire, il en va de même pour les bannis de la société qui n’ont plus à contenir leur liberté dans les quartiers, les banlieues ou les capitales, mais peuvent la laisser s’insinuer dans des endroits où ils n’auraient pas pu avoir leur place il y quelques décennies : Versailles, malgré son château et son statut de ville noble, n’est donc plus si différent de Paris. Le bois où a trouvé refuge Damien n’y est que le reflet d’une Cour des Miracles moderne, tout droit sortie du Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, où les exclus trouvent leur place, vaille que vaille, à l’ombre des arbres.
Néanmoins, la structure du scénario dépend également du trio qui le compose. Car si les lieux parcourus par les personnages tout au long du film sont tour à tour des endroits de quêtes, de retrouvailles, de rassemblements ou de séparations, chacun des trois personnages y jouera le rôle de passeur. Lorsqu’elle croise la route de Damien, Nina n’a pas encore fait psychologiquement l’accouchement de Enzo. Ce dernier n’est qu’un enfant perdu n’ayant pour seul spectacle que le désarroi de sa mère. Ce n’est qu’après s’être donnée à Damien pour une nuit que Nina trouvera la force d’abandonner son enfant à Damien et de s’enfuir sans laisser de traces. Ainsi, c’est comme si il avait fallu cet échange physique, cette union passionnelle entre le vagabond désabusé et la fille déterminée pour que Enzo vienne enfin au monde et trouve son père spirituel en la personne de Damien. A nouveau, tout passe par l’image et les regards, avec une grande justesse.

Max Baissette de Malglaive et Guillaume Depardieu dans Versailles

Dès lors, si la première partie du film s’était consacrée à Nina, la deuxième partie délaissera la destinée de la mère pour se concentrer sur le quotidien de Damien et Enzo. Une vie dans les bois où la complicité et l’amour naîtront au fur et à mesure de séquences où Schoeller s’attachera à montrer bien plus un processus de transmission entre l’enfant et le vagabond que de dramatiques péripéties stéréotypées : un baptême idyllique et onirique au milieu d’un champ, une soirée entre vagabonds au coin du feu où le jeune Enzo entendra les témoignages de chacun…
A travers ce passage de la ville à la nature, Pierre Schoeller ne cherche pas à montrer un quelconque contraste. A l’inverse, il fait un constat bien plus alarmant de notre société moderne confrontée à la pauvreté et la misère. Car Damien et Enzo, comme Nina, ne subissent pas l’oppression d’un monde qui les rejette. Au contraire, loin de montrer les souffrances que la société moderne infligerait volontairement aux SDF, Schoeller dénonce un monde où les marginaux seraient dans une liberté si extrême qu’elle ne reflèterait plus que le désintérêt et l’indifférence de notre société moderne. En ce sens, une dimension fantastique se met presque en place au cours du film tant la présence de l’homme-de-tous-les-jours semblera déserter les paysages du film pendant toute sa période forestière.
Ainsi, les manifestations de l’oppression qui pèse sur les vagabonds ne seront jamais montrées qu’à travers cette eau de javel déversée sur les surplus de nourriture dans la poubelle d’un supermarché à cause de laquelle les mains du petit Enzo devront être soignées par Damien. Et si Versailles est un film de lieux et de destinations, c’est aussi parce que tout le long du film nous ne ferons que suivre les personnages dans cette situation d’extrême liberté, certes, mais une liberté dévastée, faite d’indifférence, où les misérables seraient en quelque sorte lâchés dans la nature, à l’image de Damien détruisant la vitrine du supermarché pour laisser éclater sa rage après avoir soigné son petit protégé et qui ne sera interpellé que par l’impassible alarme du magasin. Une société qui aurait fini par tolérer la pauvreté comme une fatalité et qui ne chercherait plus à faire vivre mais à faire survivre.

Judith Chemla et Max Baissette de Malglaive dans Versailles

En ce sens, on ne peut que regretter la tournure que prend le film et notamment son épilogue où Schoeller délaisse les personnages de Nina et Damien pour nous raconter avec beaucoup de maladresse la reprise de contact entre Enzo, devenu adolescent, et sa mère par le biais d’une lettre. Outre le fait que le jeune homme prêtant ses traits à l’adolescence de Enzo est bien moins que convaincant que le prodigieux Max Baissette de Malglaive auquel nous nous sommes attachés pendant tout le film, il apparaît clair que la survie de son personnage dépend de la présence de Damien ou de Nina. Si Judith Chemla1 illumine toute l’ouverture du film, la présence de Guillaume Depardieu donne au film une puissance dramatique qui transparaît prodigieusement de la moindre expression de son visage. Après sa remarquable performance dans Ne touchez pas la hache de Jacques Rivette, il confirme ici un talent presque effrayant tant on sent chez le comédien que la frontière entre jouer et être demeure infime. Ce duo à travers lequel Enzo a pu s’éveiller au monde occupe une place trop importante dans la destinée de l’enfant pour que leurs inexplicables absences dans cette conclusion (curieuse ficelle scénaristique) ne viennent pas détruire son personnage. D’autant que cet épilogue explicatif et larmoyant est totalement en décalage avec le reste du film. Et malgré la présence de Patrick Descamps (déjà vu dans La Raison du faible, de Lucas Belvaux) en tuteur du jeune Enzo, on peut difficilement admettre celle de Aure Atika qui ne fait qu’accentuer l’aspect téléfilm de ce final maladroit dont Pierre Schoeller aurait pu aisément se passer.

VERSAILLES écrit et réalisé par Pierre Schoeller
Avec : Guillaume Depardieu (Damien), Max Baissette de Malglaive (Enzo), Judith Chemla (Nina), Patrick Descamps (le père de Damien) et Aure Atika (la belle-mère de Damien).
Photographies : Les Films du Losange (www.filmsdulosange.fr)

  1. Qui a rejoint la troupe de la Comédie Française en 2008[]
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Remi Prin est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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Une Réponse »

  1. Merci, Cher Remi Prin, pour votre beau texte, fin, élégant et généreux à propos du film de mon frère Pierre.
    La construction, l’équilibre, assez savant, que nous avons élaboré entre l’oeil et l’oreille, entre la poétique
    solaire de l’écran et la musique, ici sciemment dépouillée à l’extrême, non-illustrative, que j’ai composée pour ce film, m’a incité à
    vous envoyer ce petit courriel afin précisemment de vous y faire prêter attention. Cette musique composée essentiellement pour un piano-orchestre, de couleurs, de nuances, de toucher et de clair-obscur, nous l’avons
    construit tel une sorte de parfum, de climat inconscient non demonstratif autour de l’émotion - incandescente -
    de l’image. Le regard fait musique dans ce film, ainsi la musique - sorte d’ikebana sonore- juste catalyse
    ce sentiment fluctuant des visages intenses pour toucher, loin , très au loin de la perspective qui s’ouvre entre
    la poésie de l’image et la terre de la musique, toucher “la chair nue de l’émotion”, intacte, première, alphabétique
    et inssaisissable comme le feu. Je sais que très peu de personnes remarquent cette dimension cachée
    dans le mouvement, dans le devenir de l’émotion de ce film où le sentiment fut conçu sous deux échelles
    de profondeurs: narration-images/profondeur musique.
    Ce plaisir, passion et goût subtil de l’art audio-visuel: le cinéma…
    Avec Pierre , aussi, même si je vous l’écrit ici noir sur blanc, nous n’avions jamais besoin de préciser cela,
    de parler ainsi, de cette évidence de la nature sensible, cet univers multi-dimensionnel propre à la poésie organique du cinéma-musique, de son expérience de bouleversement, de creusement et d’ascension: espace qui reste le propre
    de cette alchimie entre le musical et l’écran, entre le visible et l’invisible, comme un arbre qui renverse
    ses feuillages ramifiés en racines vers le ciel.
    “La musique creuse le ciel”, disait CharlesBaudelaire. Nous avons essayé, très instinctivement, dans
    l’acte de partage passion, de suivre cette intuition par cet art du XXème siècle, le cinéma, synesthésié à l’art millénaire de la musique.

    Merci à vous pour ce bel geste d’écrit autour de “Versailles”.
    Philippe Schoeller, compositeur.

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