Beck - Expect the expected ?
Par Thomas Sinaeve • jeu 14 août 2008 • Categorie: MusiqueDisponible depuis juillet 2008
C’est un fait : les génies doivent mourir jeunes.
Vieillir, c’est nul. C’est moche, et quand vous êtes un génie ça ne sert pas à grand-chose. Surtout quand vous êtes un génie de la musique pop : vous devez d’abord connaître une interminable traversée du désert pour seulement ressusciter l’année de vos cinquante ans avec un album produit par quelque jeune pousse en forme du moment – un calvaire pour tout génie qui se respecte. Après quoi il existe différentes manières de bien vieillir, selon la densité discographique et le caractère (difficile – vous êtes un génie) de l’individu. Vous pouvez décider au choix de vieillir avec classe (école Bowie), de vieillir avec dignité (école McCartney), de vieillir en vivant de vos rentes (école Alice Cooper1), de vieillir dans le cuir (école Jagger)… beaucoup de possibilités s’offriront à vous passés vos cinquante ans, autant vous y préparer à l’avance – chacun sait que « Bon vivant rime avec prévoyant. ». L’essentiel est que vous gardiez bien en tête cette donnée primordiale : aucun minimum vieillesse pour génies ne pourra se substituer à une belle mort tragique à l’âge du Christ.
Mais voici que s’approche le petit Beck Hansen, qui fêtait son anniversaire le mois dernier en publiant un nouvel album au titre enjôleur : Modern Guilt. Beck (pour les intimes), qui vient d’avoir trente-huit ans. Qui semble en avoir cent, tant il a publié d’albums, tant il paraît incrusté dans le paysage musical depuis longtemps. Beck, pas encore quadra et déjà dinosaure ; un génie, oui Monsieur, oui Madame - même si on l’a un peu oublié ces derniers temps. Disons : un génie à l’ancienneté. Un génie par convention, décoré par nos soins pour services rendus à la musique pop. Un génie dont le nom, désormais, résonne comme le boulet traîné par le proverbial fantôme des années quatre-vingt-dix. Car ce génie-là, comme tant d’autres, aurait plutôt tendance à jouer petit bras depuis le début de cette décennie deux-mille qui, décidément, semble destinée à être aux héros des années quatre-vingt-dix ce que fut la décennie quatre-vingt pour la plupart de leurs glorieux ainés…

Beck, donc. Certains continuent d’attendre chacun de ses albums avec une ferveur touchante. Nous aussi. A cause de son génie ? Non : à cause de son passé. Ca n’est pas condamnable – on en trouverait sans doute pour espérer secrètement depuis quarante ans que Dylan refasse un jour Highway 61. On a tous droit au rêve (au fantasme, même). Mais le fait est que Dylan ne refera évidemment jamais Highway 61, pas plus que Beck ne refera One Foot in the Grave ou Odelay. Il ne refera sans doute même pas, jamais, ni Mutations (son album de mariage de 1998) ni Sea Change (son album de divorce de 2002). Beck l’hyper-prolifique, onze albums en quinze années de carrière (dont sept entre 1993 et 1999), des hymnes à en pleuvoir (Loser, Devil’s Haircut, The New Pollution, Rowboat) et des idées plein la tête… Beck a fait pire que vieillir (en admettant qu’il y ait quelque chose de pire que ça) : il est devenu un artiste comme les autres. Publie un album d’une dizaine de chansons tous les deux ans, fait des tournées, donne des interviews. On se souvient d’un blondinet adulescent scandant sa provocante devise, « Expect the unexpected » - on n’est plus trop sûr qu’il s’agit du même. A bien y regarder on note quelques ressemblances physiques, mais on cherche en vain la folie, la singularité qui nous fit tomber en amour dès les premières notes du single Loser (1993) et qui manque cruellement à ce nouveau Modern Guilt. Un bon album « à chansons », sympathique, chaleureux et bien fichu. Comme toujours depuis 2005 et Guero, ultime sursaut de delirium du garçon qui, rétrospectivement, semblait déjà un peu forcé – comme si Beck avait essayé d’être délirant quand autrefois il était juste barge.
D’aucuns diront que Modern Guilt ne ressemble justement pas à Guero, pas plus qu’à The Information (il y a deux ans). Que c’est justement pour ça qu’il est bon, qu’il est meilleur, qu’il est plus abouti, qu’il est plus ceci ou moins cela. C’est vrai et c’est faux ; c’est difficile à contester tout en omettant de s’arrêter sur ce qui réunit ces trois albums du Beck « adulte » : le son cotonneux et le répertoire, à la fois tout à fait mélodieux et assez peu mélodique. En décrypté : les écoutes sont plaisantes, et même très agréables parfois… mais combien de morceaux accrochent vraiment et combien resteront dans les annales ? On misera sur deux : Modern Guilt et Youthless le bien nommé. Deux grandes chansons n’évoquant rien d’autre que le grand Beck, des cyber-blues aux rythmiques entêtantes et aux mélodies imparables. Le reste ? De l’excellente musique de fond résistant difficilement aux vingt écoutes d’avant rédaction de l’article. Replica évoque l’album solo de Thom Yorke, Soul of a Man la joue funk (f)rigide à la Midnite Vultures2. A l’instar de l’inagural Orphans, Profanity Prayers masque son manque de fraîcheur derrière des arrangements plutôt futés – encore une autre constante dans la carrière récente de Beck. Comme si le travail comme toujours exceptionnel sur le son pouvait compenser l’inanité de certaines compositions, uniquement mémorisables parce que déjà entendues cent fois ailleurs.
Le plus triste étant qu’il en va de même pour Modern Guilt que pour Guero ou The Information : les premières écoutes sont assez réjouissantes, l’ensemble est de bonne facture et le tout tient relativement bien la route. Ce qui manque ici, c’est le supplément d’âme, ce petit quelque chose qui fait qu’un album s’installe – ou non – dans la durée. Rédigé il y a un mois, cet article aurait sans doute été tout à fait positif. Tout comme les articles parus il y a deux ans sur The Information, ou il y a trois ans sur Guero – qui tous ou presque saluaient à chaque fois le retour gagnant du grand Beck. Résultat des courses : qui écoute encore The Information aujourd’hui, franchement ? A deux ou trois titres près on peut prédire le même non-avenir à Modern Guilt. Un album aussi touchant qu’anecdotique, séduisant parce que sans prétention et charmant parce que totalement prévisible. Allons, courage : plus que douze ans.
Modern Guilt, de Beck, édité par Interscope
Crédit photo : Beck
Thomas Sinaeve est un des rédacteurs Musique du magazine.
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Moi je l’aime bien ce Beck. Il est plus construit, plus sobre, touche à tout sans trop s’éparpiller… Beaucoup plus digne que Guero et The Informations
A+
Benjamin
http://www.playlistsociety.fr/2008/08/beck-modern-guilt.html
Salut Benjamin,
A vrai dire c’est un peu ça le paradoxe de ce disque : je suis relativement d’accord avec toi (sauf pour le “touche à tout”… si “Modern Guilt” touche à tout, que penser d’un “Odelay” ou d’un “Mellow Gold” ?). C’est un disque plutôt sympa, je l’ai même écrit : “Un bon album « à chansons », sympathique, chaleureux et bien fichu.” Mais rien n’y fait : après des dizaines et des dizaines d’écoutes, il y a peu de morceaux qui m’ont vraiment marqué. En fond, je le trouve vraiment très agréable, en soirée avec des amis par exemple, pendant l’apéro ou au moment du café. Mais dès que j’essaie de l’écouter “attentivement” je le trouve un peu terne, un peu monotone… loin du Beck si inventif d’autrefois. Mais digne, oui, probablement. Tu as raison : “Guero” n’était pas forcément très digne, même si je l’avais bien aimé sur le coup.
Bien sûr qu’il est meilleur que les deux précédents, d’un tel ennui, mais ça ne fera pas non plus un bon disque. Comme tu le dis, sympathique mais anecdotique (tu vois je peux être d’accord). Ecouté trois fois durant les vacances je l’ai oublié depuis… de toute manière depuis Mutations (son meilleur) ça décline (influence de la sciento?).
(euh sinon vieillir avec classe pour Bowie c’est pas un peu exagéré pour un type qui ne sort que des merdes depuis Outside, oasis perdu au milieu de bouses (allez j’épargnerais Earthling pour le coté atelier électro)?)(et dans la catégorie vieilli avec dignité, je mettrais plutôt Neil Young, John Cale et Tom Waits)
Sinon oui, le génie s’assèche, Prince en est un bel exemple aussi.
Champagne !!!!!!!!!!
Tu sais que j’avais très peur que tu viennes dire que tu trouvais ce disque très réussi ?
Pour la peine je vais volontairement oublier que tu m’as cherché sur Bowie. Tom Waits ? Oui, sans doute, mais ce n’est pas tout à fait la même génération. Et puis on pouvait pas mettre tout le monde, mais bien entendu Neil Young et Cale auraient pu figurer en bonne place dans une plus longue parenthèse…
C’est vrai que Prince est un bel exemple de génie fâné, tiens. Et je suis même d’accord sur le déclin de Beck post-Mutations, ou à part de Midnite Vultures (même si j’aime beaucoup Sea Change, oasis perdu au milieu de… bref).
J’ai juste entendu “Modern Guilt”. Il a une sacrée voix quand même. Maintenant, je ne sais plus ce que je voulais écrire comme commentaire, parce que j’ai lu “Tom Waits” juste au-dessus et que ça m’a fait rêvasser. Ah la la. Et même Ah la la plusieurs fois. (oui, bon, je sais que j’ai 2 points de moins vu que je suis hors sujet
)
Ah mais “Modern Guilt”, la chanson, est particulièrement chouette et entêtante, une semaine après ma dernière écoute (au moment de rédiger l’article) je l’ai encore dans la tête (par contre j’ai quasiment oublié toutes les autres !).
JAMAIS on n’enlève de points à quelqu’un qui rêvasse à Tom Waits, sinon
Il ne faut jamais avare en rêve pour les femmes :
Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits Tom Waits
Alors au début de l’album Beck est en forme, il nous pond 4 ou 5 chansons pas mal du tout (notamment le single) et puis Danger Mouse et lui se font un petit thé avec des gâteau mais bon c’est aux alentours de 17 heures alors paf ils s’endorment dans le studio et se réveillent vers 22 heures super à la bourre et ils récupèrent des bouts par çi des chutes par la et hop bouclent l’album à minuit pour rendre à temps les clés du studio à monsieur Saladin qui grogne au fond de sa loge de gardien que bon il a pas que ça à faire, y à la redif de l’Ile de la tentation là
Et hop on a comme ça un album mi figue mi raisin
Quant à la notion de “génie” pour Beck elle s’applique uniquement à cause de son jeune âge à l’époque et à sa productivité importante et à sa aptitude à faire des titres variés
Mais pas de trace de génie pour moi là
Il y a tellement d’autres choses plus intéressantes à écouter que ce chiantissimme (désolé …) Beck a dégagé du DD après deux écoutes. Pourquoi perdre son temps à écouter vingt fois un album terriblement moyen ?
Drag >>> Excellente anecdote, doublée d’un point de vue assez intéressant sur le “génie” de Beck…
Thierry >>> Bah… à la première écoute, je ne l’ai pas trouvé si moyen que ça… c’est en y revenant justement durant ces vingt fois que je me suis aperçu de toutes ses faiblesses… alors à la question “à quoi bon…?” je répondrai : afin d’éviter d’écrire des conneries dans un article que j’aurais regretté au bout de quelques mois ?
Il est vrai que n’ayant jamais accordé le statut de “génie” à Beck [(on n'a quand même pas affaire à Dylan ou Ellington ! j'ai l'impression que ce terme est de plus en plus galvaudé), juste celui de "bricoleur/x vaguement doué" le temps des deux-trois premiers disques (+ One foot in the grave---> probablement son disque le plus sincère) surfant sur la vague du succès critique et "populaire" grâce à un premier single (très vite renié par son auteur) mais ne cassant pas 3 pattes à un canard (sympa, mais bon ...)], je suis depuis fort longtemps méfiant quant à sa production.
Si je n’aime pas, je le “ressens” très vite, donc
Et quand je n’aime pas …
J’essaie de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain
En fait, je suis gêné par le côté “sincère” de “One Foot in the Grave” ; je veux dire : pourquoi l’attachant “Mutations” ou le déchirant “Sea Change” seraient-ils moins sincères ? Bref : à mon sens Beck a toujours été plus qu’un bricoleur vaguement doué, il a malgré tout écrit une flopée de bonnes chansons… non ???
Je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain non plus, mais vu tout ce qu’il y a à écouter, il est clair que je “purge” très vite.
Un album me touche quand il présente une “unité émotionnelle”. Je ne la retrouve ni dans “Mutations” ni dans “Sea change” (Zzzzzzzzzzzz …… ), mais un peu plus dans “One Foot In The Grave” qui est loin d’être un disque important et marquant … pour moi. C’est simplement le seul de Beck que j’arrive à écouter en entier sans avoir envie de faire jouer la zapette.
La flopée de bonnes chansons ? Certainement, mais toujours pour moi, perdues au milieu de trucs très insignifiants et la plupart du temps sans la moindre saveur. Je suis probablement injuste avec le père Hansen, mais j’ai toujours, dès le début, senti quelque chose de calculé dans sa démarche (du style, “je vais essayer de me faire passer pour l’iconoclaste des années 90, MTVisable quand même”). Injuste et sévère donc, mais les années 80 et 90, je n’y trouve pas vraiment grand chose à récupérer, musicalement parlant. Depuis le début des années 2000, par contre …
@++
Injuste je n’en sais rien… sévère, c’est certain ! Mais bon, on est habitué, avec toi, cher Attil… euh non : Thierry
Je ne m’étalerai pas dans mon commentaire (allez lire mon article - PUB). Tout à fait d’accord avec toi sur la qualité intrinsèque de Modern Guilt (et des derniers albums en général)… L’écoute de Chemtrails quelques jours avant la sortie de l’album m’avait fait croire à un regain de vitalité… que nenni…
Du coup, je le considère à la “hauteur” des deux précédents, sauf que ce dernier évite certaines erreurs (la longueur) là où Guero et The Information étaient plombés par certaines fautes de goût… finalement le résultat est le même…
Dommage
SysT
Ah oui, et cette phrase :
“aucun minimum vieillesse pour génies ne pourra se substituer à une belle mort tragique à l’âge du Christ.”
Rah… si drôle et tellement vrai (l’un n’excluant évidemment pas l’autre)
“L’écoute de Chemtrails quelques jours avant la sortie de l’album m’avait fait croire à un regain de vitalité… ”
Un des gros pièges de l’album : individuellement, les morceaux sont loin d’être insupportables… c’est mis bout à bout qu’on perd un peu (beaucoup) pied…
Oui, et la concision de MODERN GUILT est en même temps à double tranchant… elle donne cet aspect très “minimaliste” (33 minutes… quand même!). D’un autre côté elle sauve l’album car avec 4-5 morceaux supplémentaires, ça aurait donné quelque chose de franchement moyen s’ils étaient du même acabit…
Très probablement. Peut-être qu’il devrait se contenter de publier des singles ?
résumons nous : Beck a t il sortit un best of ?
et là l’affaire sera close
Excellent
Radiohead l’a bien fait
Mais sont-ce réellement les groupes ou artistes qui décident de choses-là ? Je n’en suis pas convaincu. Radiohead n’a rien fait du tout, c’est EMI qui a publié un best of de Radiohead (rendons à César ce dont il ne voudrait pas