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Une fenêtre à Copacabana, de Luiz Alfredo Garcia-Roza

Par @ude • sam 16 août 2008 • Categorie: Livres

Publié en juin 2008

Chronique de la corruption ordinaire et commissaire philosophe : le « ronron », le tic-tac et une éthique pas toc…

L’action se passe à Rio de Janeiro. Le héros est un commissaire de police au nom codé et connoté, Espinoza, qui enquête sur les meurtres de policiers corrompus. Intègre, bon flic, le commissaire Espinoza a une vision du monde : « Celui qui accepte un pot-de-vin, tout comme celui qui le donne, est quelqu’un de corrompu. Et la corruption, tout en étant un problème légal, est un problème éthique » (page 252). Le mot est lâché, par le commissaire himself, au cours d’une réunion à laquelle il convoque ses troupes pour leur transmettre ce qu’il qualifie de « communiqué » . Il expose là son manifeste, tout à la fois ligne de conduite et morale de comportement1 . Pas anodin quand, à une voyelle près, le héros de ce polar porte le nom du philosophe d’origine portugaise (le Portugais étant la langue officielle du Brésil…) dont l’œuvre-phare, L’Ethique, a pour titre exact: Ethique démontrée suivant l’ordre géométrique et divisée en cinq parties.

Couverture de Une fenêtre à Copacabana

Le récit de cette fenêtre à Copacabana, ouverte sur le monde de la société des classes moyennes de Rio est divisé, lui, en quatre parties de huit à dix chapitres chacune. Certains chapitres font à peine deux pages, voire quelques lignes seulement, à la manière de ces essais où les pensées et réflexions sont classées par thèmes, et sont longuement développées ou simplement survolées, au gré de l’humeur et de l’envie de l’auteur. Ici, ce que l’on apprend de Luiz Alfredo Garcia-Roza sur la quatrième de couverture laisse penser que la structure du récit correspond à une intention délibérée de l’auteur d’appuyer son propos, le déroulement sur un mode cartésien d’une enquête policière, et que, peut-être, cette structure en parties est un subtil petit clin d’œil à Spinoza. Né en 1936, Luiz Alfredo Garcia-Roza professeur à l’Université de Rio, psychologue et philosophe, s’est mis à écrire des polars « tardivement ». Est-ce la configuration « auteur septuagénaire + carrière consacrée à la réflexion + détachement procuré par la pratique de la philosophie et de la psychologie » qui confère à ce roman policier de très bonne facture un ton désabusé et un rythme tranquille quoique scandé par des questions de type existentiel ? Le héros, Espinoza le bien nommé, homme placide qui prend les choses avec philosophie serait-il un double de l’auteur ? Ou son porte-parole ? Il lui emprunte sûrement au moins des traits autobiographiques. Le texte est émaillé de références à la logique, à l’ordre, aux séries et aux suites : « Le titre du premier chapitre lui avait plu, « Cent cinquantième jour avant l’exécution ». Il pensa qu’un auteur qui commençait un livre en annonçant que quelqu’un serait exécuté dans cent cinquante jours et dont les chapitres suivants étaient nommés par ordre décroissant jusqu’à « Le lendemain de l’exécution » devait être lu.». La référence à Lady Fantôme de William Irish est explicite et, plaçant l’auteur lui-même dans la suite, au sens plus littéraire de continuité, d’une tradition policière, produit un effet de mini-mise en abîme. Ou encore : « - Deux morts ne caractérisent pas une série, répétait Espinosa à Ramiro ».

Le récit de l’enquête à la troisième personne confère au texte un relatif détachement, presque clinique, et permet au narrateur de dresser avec recul le portrait du héros. Divorcé et vivant seul, Espinoza est installé dans la routine. Possédant mille livres mais pas de bibliothèque, il les entasse en « piles ordonnées contre le mur » , aimant les livres parce qu’il aime « les bonnes histoires ». Constatant que le temps passe (tic tac) et qu’il se lasse de son métier, il est désireux de se reconvertir en bouquiniste, pour rompre le « ronron fastidieux des journées… ». Il se pose des questions, l’essentiel du boulot de philosophe, cf le très bon livre de vulgarisation sur l’histoire de la philosophie de Jostein Gaarder Le monde de Sophie. Espinoza « [...] parvint à la conclusion qu’il avait perdu simultanément son passé et son avenir et qu’il cherchait le sens du présent. » (p.224) rejoignant la pensée des Grecs pour qui l’éthique était « surtout une réflexion sur les moyens de parvenir au bonheur »2

L’autre face de ce portrait, c’est la relation d’Espinoza aux femmes et par ce biais, la seconde grande référence du livre, quoique sur un mode mineur : Hitchcock. Dans cette fenêtre « à » et non « sur » (« cour »)3 , les femmes sont au nombre de trois : Irène, Céleste et Séréna. Badinage, joutes amoureuses et défis, sexualité et sensualité suggérées « à la Hitch.’ », jeux et rivalités entre gendarme et voleur/voleuse, bien que la dimension soit ici plus radicale : l’enjeu de ces jeux, c’est la mort de policiers. Pour être corrompus, ils n’en sont pas moins hommes, comme aurait pu dire Molière, et en tant qu’assassinés, ils méritent une enquête… Mais tout est très relativisé, et ramené à la découverte et à la description des processus et des fonctionnements mis à jour par Espinoza. Au cas où le lecteur aurait laissé passer les précédentes allusions à la doctrine philosophique de Spinoza, le Commissaire ès-Spinoza (!) fait une piqûre de rappel en conclusion : « Le crime pour… est une procédure logique et non éthique. » (p.286). Le coupable est identifié à la fin mais sans preuves et en fuite, hors de portée de la justice, se payant même le luxe d’envoyer une carte postale narquoise à Espinoza. Le Commissaire ne peut qu’affûter ses armes et partir à la chasse aux preuves, attendant de pied ferme que sonne l’heure de sa revanche. On songe aux affrontements à épisodes de certains classiques de la tradition : Sherlock Holmes et le Professeur Moriarty, Arsène Lupin et Isidore Bautrelet, Rouletabille et Frédéric Larsan…

La mesure de l’aspect relatif des choses est résumée par le dialogue qui clôt le livre :

« Toute conviction … est intime, subjective. Une certitude n’est pas la vérité.
- Qu’est-ce qui est nécessaire pour passer de la conviction à la vérité ?
- Des faits.
- Et les assassinats ne sont pas des faits ?
- Ce sont les seuls faits dans cette histoire que je viens de te raconter.
- Qu’as-tu l’intention de faire ?
- Passer commande de notre dîner.
»

Le récit commence, comme dans le Fenêtre sur cour d’Hitchcock par des considérations sur la météo : la canicule en pleine ville, New-York pour le film (gros plan sur le front en sueur de James Stewart et le thermomètre à 94°F, soit 34°C), Rio pour le livre (« l’horloge digitale affichait 38° »), et se termine par une pirouette elle aussi très hichtcockienne, particulièrement savoureuse et révélatrice concernant un héros qui a passé les deux cent quatre-vingt-six autres pages du livre à se nourrir, quand il n’est pas en compagnie, de pâtes surgelées : spaghettis ou lasagnes, à la bolognèse.

A lire!


Une fenêtre à Copacabana
, de Luiz Alfredo Garcia-Roza.
287 pages.
Actes Noirs/Actes Sud. 2008 pour la traduction française
Roman traduit du portugais (Brésil) par Vitalie Lemerre et Eliana Machado Meugé.
Titre original Uma janela em Copacabana (2001)
Crédit illustration de couverture : Lizz Lopez

  1. « L’éthique est la partie de la philosophie qui étudie la morale, c’est-à-dire qui est relatif aux mœurs », in Notions, Notionnaires (volume 1) de l’ Encyclopaedia Universalis, page 367 []
  2. Notions. Notionnaires (volume 1) de l’Encyclopaedia Universalis, page 368. []
  3. Fenêtre sur cour : le, génial, film d’Hitchcock est l’adaptation d’une nouvelle signée Cornell Woolrich, le vrai nom de William Irish… ainsi que nous le précise le narrateur quand il fait référence à Lady Fantôme []
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