Harakiri de Masaki Kobayashi
Par Willy Gilboire • mer 20 août 2008 • Categorie: CinémaSorti depuis le 13 aout 2008

XVIIe siècle au Japon, une période de paix où le pays est dirigé d’une main de fer. Hanshirô Tsugumo (Tatsuya Nakadai), un ronin1 sans travail, lassé de vivre dans l’indigence et la honte, frappe à la porte du puissant clan des Li.
Reçu par l’intendant Kageyu Saitô (Rentaro Mikuni), Tsugumi lui demande la permission d’accomplir le suicide par Harakiri2 dans leur résidence. Tentant de l’en dissuader, Saitô commence à lui raconter l’histoire de Motome Chijiwa, un jeune ronin qui souhaitait accomplir, lui aussi, le même rituel en ces lieux.
Réalisé en 1962 par Masaki Kobayashi, l’auteur de Kwaidan, œuvre d’exception réalisée deux ans plus tard, Harakiri est un film de sabre en noir et blanc, un chef d’œuvre du genre Chanbara3.
Le film paraitra peut-être opaque pour qui n’a pas lu le Hagakure4, célèbre guide du bushidô qui évoque en partie la voie du guerrier. Un art de vivre respecté à la lettre par tous samouraï qui se respecte, et un code régit par la rigueur, le courage, la bienveillance, le respect, l’honnêteté, l’honneur, et la loyauté.

Dans le film de Masaki Kobayashi, ces valeurs forment le masque de la vertu que le héros du film va faire progressivement voler en éclat au sein du clan Li.
En effet, à l’instar des films de Nagisa Oshima explorés dans nos précédentes pages, Harakiri est un film critique, une subtile dénonciation d’un mode de vie devenu rigide après avoir été poussé jusqu’à l’absurde.
Pour preuve, l’éprouvante et seule séquence de Seppuku du film où le malheureux Chijiwa s’éventre péniblement avec un sabre en bois sans être pour autant achevé par l’assistant dépêché pour l’événement5. Une conséquence de l’extrême cruauté du clan Li, qui cache son mépris des hommes déchus par le Shogunat6, derrière une application stricte et rigoureuse des codes les plus extrême du Bushidô.
Masaki Kobayashi se plonge donc dans le passé pour mieux parler des préoccupations du présent. Sur ce point, il faut rappeler que Harakiri fut réalisé pendant une période trouble au Japon, une après-guerre étouffante où les manifestations de la gauche et des étudiants7 se multipliaient et parfois dégénéraient face à l’occupation américaine et l’intransigeance du pouvoir en place.
Symbolisé par l’idole du clan Li filmée au tout début du film, le régime médiéval le plus rigide que le Japon ait connu8 est explicitement pointé du doigt par Masaki Kobayashi. Implicitement, le cinéaste fait allusion au pouvoir en place au Japon durant les années soixante.
Filmée à la manière des films fantastiques, cette armure nous est ainsi présentée comme surnaturelle et sortie tout droit des enfers à travers une mise en scène habile (de la fumée d’encens envahi le cadre) et une succession de plans contemplatifs habités par une pulsion scopique.
Il n’est d’ailleurs point un hasard si, au terme du film, le héros massacre le clan Li en se transformant symboliquement en un démon des armes lorsqu’il souille et porte à ses cotés l’idole du clan.

À Culturofil, nous avons été happé par la puissance du récit du film dont les flashbacks, savamment distillés, ont contribué à mieux nous ancrer dans cette tragédie de l’ère Edo.
Sachez enfin que le film prend son temps pour appuyer son message et mettre en place sa subtile en mise en scène. Harakiri est un film maîtrisé qui démontre tranquillement sa stature de chef-d’œuvre du septième art.
Harakiri (Seppuku), réalisation de Masaki Kobayashi, scénario de Shinobu Hashimoto et Yasuhiko Takiguchi.
Avec : Tatsuya Nakadai, Rentaro Mikuni.
Crédit photographique : Carlotta Films.
- Samouraï sans maître, parfois déchu, le plus souvent errant.[↩]
- Le suicide assisté selon le code Samouraï. Les japonais préfèrent d’ailleurs le terme de Seppuku (le titre original du film) pour ce rituel exceptionnel. Suite à une disgrâce, un samouraï se devait de s’éventrer aussi bien horizontalement que verticalement à l’aide d’une lame spécialement prévue à cet effet. Un assistant, lui aussi samouraï, se devait quand à lui de procéder à la décapitation pour achever le rite. Si par malheur, ce dernier ne tranchait pas la tête en un seul coup, le Seppuku se répétait à nouveau.[↩]
- Certains films d’Akira Kurosawa comme Les 7 samouraïs ou Yojimbo sont qualifiés de Chanbara. Plus récemment, Azumi de Ryuhei Kitamura.[↩]
- Propos et conseils sur la vie des samouraïs, recueillis auprès de Jôchô Yamamoto. Une réédition de ce livre existe depuis la sortie de Ghost Dog, un grand film de Jim Jarmusch qui en reprend fidèlement la moelle et l’esprit.[↩]
- Un détail qui a son importance : l’assistant ne complète pas correctement le rite du Seppuku puisque la dépouille est restituée intacte mais la gorge tranchée auprès de Tsugumo. Une preuve supplémentaire du déshonneur du clan Li.[↩]
- Le gouvernement militaire qui régit le Japon depuis la fin du XIIe siècle jusqu’à la révolution de l’ère Meiji.[↩]
- Le cadre du film de Nagisa Oshima : Nuit et brouillard au Japon.[↩]
- L’époque Edo : plus deux siècles de paix et de stabilité. Une époque où le Japon s’est également fermée du monde.[↩]
Willy Gilboire est un des rédacteurs DVD du magazine.
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