Woman on the Beach, de Hong Sang-soo
Par Remi Prin • mer 20 août 2008 • Categorie: CinémaSortie le 20 août 2008
Il n’aura fallu que cinq années pour que l’oeuvre de Hong Sang-soo soit saluée comme une sorte Nouvelle Vague coréenne. En effet, comme chez son contemporain Kim Ki-Duk, on retrouve de grandes similitudes entre leurs films et ceux de la Nouvelle-Vague française des années 60. D’abord, Hong Sang-soo s’inscrit dans un rapport de filiation pleinement assumée avec l’oeuvre de Eric Rohmer. Comme chez le cinéaste de Ma Nuit chez Maud, on retrouve une filmographie qui s’organise par séries thématiques1 et semble vouloir creuser inlassablement une réflexion sur la nature des rapports entre hommes et femmes.
Dès 2003, la trilogie de Hong Sang-soo composée des films Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, Le pouvoir de la Province de Kangwon et La Vierge mise à nue par ses prétendants mettait déjà en place la totalité des thèmes récurrents du cinéaste : les rapports entre les hommes et les femmes dans la société coréenne, la relation sentimentale comme moteur de la création artistique, la vie comme répétition inlassable d’un cycle irréversible… Ces chantiers de réflexion récurrents continuèrent d’être nourris dans la deuxième trilogie que Hong Sang-soo réalisa entre 2004 et 2005 sous l’égide de Marin Karmitz et de MK2. En effet, dans ces trois films, Turning Gate, La Femme est l’avenir de l’homme et Conte de Cinéma (allusion évidente aux séries de Rohmer), Hong Sang-soo posait de nouvelles questions et élaborait une série de mises en abyme où la réalité et la fiction se retrouvaient confrontées.

Avec Woman on the Beach2, Hong Sang-soo, tel Balzac, continue sa Comédie Humaine en bouclant cette fois-ci un diptyque dont Night and Day3 constituait en quelque sorte le premier chantier de réflexion. Le point commun que partage ces deux films réside ici dans le fait qu’ils nous racontent tous deux l’histoire de personnages perdus dans des espaces qui ne sont pas les leurs. Dans Night and Day, c’est un peintre déchu et naïf qui se retrouve perdu dans la capitale parisienne. Tel un journal intime, nous suivions les errances de ce peintre que nous verrons cependant pas une seule fois peindre. Car comme nous le verrons, chez le cinéaste, le labeur artistique doit d’abord passer par la séduction et la quête d’un amour toujours insatisfait.
Dans Woman on the Beach, nous retrouvons donc de nouveau cette image de l’artiste en proie à la solitude et qui ne cherche que la compagnie et la reconnaissance amoureuse et affective. Hong Sang-soo n’a jamais cessé d’explorer tout le long de sa filmographie l’univers de la création. En effet, ses films n’ont jamais fait que présenter des personnages d’artistes en tout genre, du cinéaste au peintre en passant par l’actrice ou la script-girl, qui permettent de rapprocher son oeuvre des vastes entreprises littéraires du XIXème siècle où les frères Goncourt, Balzac, Zola ou encore Flaubert ont tous cherché à explorer ces milieux fermés où le quotidien côtoie et dépend de l’activité artistique.
Ainsi, dans Woman on the Beach, Joong-rae, un réalisateur coréen reconnu, travaille sur le scénario de son prochain film. Ne parvenant pas à écrire, il décide de partir à Shinduri, une station balnéaire de la côte ouest pour trouver l’inspiration. Il demande à son ami et disciple Chang-wook, un chef-décorateur, de l’accompagner. Mais celui-ci emmène avec lui sa petite amie, Moon-sook, une jeune chanteuse que le cinéaste aura tôt fait de séduire pour alimenter son inspiration.
Dès lors, comme dans les précédents films du cinéaste, nous serons de nouveau confronté à cette figure du trio à la Jules et Jim au sein duquel la femme sera l’objet de toutes les attentions mais surtout de toutes les frustrations. Elle donnera lieu en effet à des rapports de lutte mais aussi de fraternité entre le duo d’hommes qui l’entourera. Car si la figure de la femme est certes divinisée dans les films de Hong Sang-soo, elle n’en reste pas moins naïvement diabolique : que la relation sexuelle ait lieu ou pas, les hommes demeurent dans un étrange mal-être qui semble être, pour Hong Sang-soo, l’une des clefs nécessaire pour expliquer et comprendre la société coréenne contemporaine. Ces femmes belles et souvent faussement passives face à la séduction des mâles qui seront certes mise à nues par leurs prétendants mais resteront malgré tout éternellement vierges et donc divines aux yeux des hommes et laissant ces derniers condamnés ainsi à persévérer dans l’éternel relance d’un désir insatisfait. Cette idée avait déjà trouvé ses prémisses dans le titre évocateur du cinquième film du cinéaste, La Femme est l’avenir de l’homme. On pense également au héros de Night and Day, figé devant le tableau L’Origine du Monde de Courbet.

Dès lors, dans Woman on the Beach, Moon-sook devient pour Joong-rae le moyen de laisser de côté l’écriture pour laisser place à la réflexion active. Dans Conte de Cinéma, Hong Sang-soo avait déjà mis en place cette idée à travers le personnage d’un cinéaste qui s’était inspiré du suicide raté d’un de ses amis pour en faire un film. De la même façon ici, le récit de Woman on the Beach ne sera que le premier jet réel du scénario de fiction que Joon-rae bouclera en quelques heures à la fin du film.
Car Hong Sang-soo est aussi un cinéaste du cycle et de la répétition. Dès sa première oeuvre, Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, il mettait en place un film-choral où les destins de ses personnages se faisaient écho en se télescopant et les menaient finalement à la catastrophe, de même que dans La Vierge mise à nues par ses prétendants, il présentait deux fois la même histoire d’amour à travers le point de vue de ses deux personnages masculins. Dans Woman on the Beach, Hong Sang-soo creuse davantage dans la veine de la mise en abyme. Comme dans Conte de Cinéma, le récit présenté sur l’écran donnera lieu à une oeuvre artistique : un film dans Conte de Cinéma, un scénario dans Woman on the Beach. Seulement ici, cet écho et cette répétition n’auront pas lieu que de manière formelle au sein de la structure du récit. Le disparition de Moon-sook, retournée à Séoul, donnera naissance à un nouveau personnage féminin, celui de Sun-hee, femme d’une trentaine d’année en instance de divorce que Joon-rae, rongé par la perte de Moon-sook, persistera à voir comme le sosie de celle-ci.
Le cinéma de Hong Sang-soo est un cinéma douloureux dont les personnages sont tour à tour écorchés vifs ou profondément mélancoliques. Dans Night and Day le cinéaste faisait déjà poser cette question clef à l’un personnage du film qui évoquait Van Gogh : « Est-ce la folie qui nous mène à la grande oeuvre ou bien la grande oeuvre qui nous mène à la folie. » Les personnages de Hong Sang-soo semblent tous tiraillés par cette terrible question qui vient bouleverser l’éducation sentimentale qu’ils tentent de faire.
La grande force du cinéaste vient du fait que les tortures des affres de la création, celles du désir ou de la relation amoureuse ne sont jamais filmés de manière baroque. La caméra de Hong Sang-soo pose un regard simple et étonnamment doux sur ses personnages. Les longs plans-séquences frontaux au cours desquels ses comédiens (souvent la même équipe) improvisent de façon si naturelle ont toujours été sa marque de fabrique et le rapproche davantage du cinéma de Ozu : cinéaste du plan bien plus que cinéaste du montage, Hong Sang-soo a l’art de capter la puissance des silences, d’un regard, et laisse évoluer ses personnages en roues libres pour mieux les observer tel un entomologiste patient. Dans ce nouveau film, on retrouve pourtant l’utilisation des zooms, une forme expérimentée depuis Conte de cinéma, qui viennent ici recadrer les acteurs en début ou en cours de plan comme si le cinéaste cherchait davantage à inscrire la présence et la démarche de son regard dans le film.

Ainsi, à chacun de ces films, Hong Sang-soo ne cesse d’ajouter un nouvel élément à sa réflexion et sa démarche. Et si ces nouveaux éléments sont parfois minimes, n’écoutons pas les mauvaises langues qui dénonce déjà l’autosuffisance d’un cinéaste qui se répète. Nous sommes, au contraire, bel et bien face à un auteur en perpétuelle réflexion dont nous ne pouvons qu’attendre avec patience les prochaines réalisations.
WOMAN ON THE BEACH écrit et réalisé par Hong Sang-soo
Avec : Ko Hyeon-jeong (Kim Moon-sook), Song Seon-mi (Choi Sun-hee),
Kim Seung-woo (Kim Joong-rae) et Tae-woo Kim (Won Chang-wook).
Produit par Oh Jung-wan et Bom Film Productions.
Crédit photographique : Sophie Dulac Distribution (http://www.sddistribution.fr)
- La plupart des films de Eric Rohmer sont rassemblés sous la forme de série : les Contes moraux, les Comédies et Proverbes ou encore les Contes des quatre saisons.[↩]
- Dont le titre semble faire allusion au film de Jean Renoir, Woman on the Beach réalisé en 1947 avec Joan Bennett.[↩]
- Petit chef-d’oeuvre sur les écrans depuis le 23 juillet 2008.[↩]
Remi Prin est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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