Fugitives de Alice Munro
Par Christine Jeanney • sam 23 août 2008 • Categorie: LittératurePublication le 21 août 2008
Huit nouvelles pour nous parler de femmes qui partent ou s’échappent, en quête de connaissance d’elles-mêmes ou des autres. Huit textes d’Alice Munro (surnommée « le Tchekhov canadien ») dans lesquels l’écrivain décrypte les allées et venues de ces femmes, avec acuité.
Des femmes modestes, ni des modèles ni des héroïnes mais des sœurs, des voisines d’Outre-Atlantique, des passantes imparfaites, avec leurs compromis et leurs échappée-belles. Plongées dans le hasard, elles l’organisent pour se faire croire qu’elles le maîtrisent. Elles ne prétendent même pas être lucides, et cette authenticité nous donne envie de nous asseoir à côté d’elles et d’essayer de les comprendre.

Toutes décident à un moment ou un autre de s’en aller. Le thème du départ, qui lie ces nouvelles entre-elles, n’est pas envisagé uniquement dans un sens de déplacement, de séparation ou de rupture. Alice Munro le présente davantage comme l’ingrédient inévitable de la vie. C’est le mouvement intérieur qui nous modifie au fil des expériences et dont les détails visibles passent par le wagon d’un train, l’itinéraire d’un autobus ou un geste d’adieu. Alice Munro décrit les événements, elle montre comme la surface de l’eau est troublée par ces départs. Mais elle dévoile aussi le paysage caché du ressenti, celui qui reste ordinairement sous l’eau.
« Cette lettre, Juliet la retrouva des années plus tard. Eric devait l’avoir conservée par hasard elle n’avait pas d’importance particulière dans leur vie. [...] Quand elle lut la lettre, Juliet fit la grimace que tout le monde fait en découvrant la voix préservée et déconcertante d’un moi passé et artificiel. Elle s’étonna de cette légèreté de façade si contradictoire avec les souvenirs douloureux qu’elle gardait. Puis elle songea qu’un déplacement avait dû intervenir, à cette époque-là, et qu’elle ne se le rappelait pas. Un déplacement concernant son foyer. Pas à Whale Bay avec Eric, mais le lieu où elle avait été chez elle avant, toute sa vie d’avant.
Parce que c’est ce qui arrive au chez-soi qu’on essaie de protéger de son mieux, aussi longtemps qu’on peut. » (page 128)
C’est une grande liberté qui émane de son écriture. S’affranchissant des règles académiques du genre (qui suppose un texte court, aux personnages peu nombreux, avec une montée en puissance et une chute), Alice Munro explore des pistes, s’abandonne aux digressions, nous fait anticiper d’éventuels rebondissements qui n’arriveront pas. Cette construction apporte de la spontanéité à Fugitives, car la « vraie vie » connaît ces détours. L’auteure n’hésite pas non plus à garder l’œil sur un personnage d’une nouvelle à l’autre, comme si elle décidait de ne plus le lâcher pour pouvoir en extraire tout ce qui pourra donner sens à un destin. Ainsi, nous nous approchons du personnage de Juliet, femme en partance dans la nouvelle Hasard, nous l’accompagnons dans la nouvelle suivante, Bientôt, jusqu’à ce qu’elle devienne témoin impuissant - et nous avec elle - du départ de sa fille Penelope dans Silence.
Dans Pouvoirs, qui clôt ce recueil, Alice Munro nous manipule avec brio, passant d’un narrateur à l’autre, changeant de points de vue, de chronologie, de perspectives. Nous perdons pied, car qui est réellement cette femme ? Nous la découvrons à cœur avant de la perdre tout à fait. Nous savons des choses que nous oublions par la suite. Nous croyons être près d’elle alors qu’elle s’éloigne. Elle est une fugitive, dans une vie qui s’échappe d’elle. Le temps délite les choses et l’emmène
« doucement, inexorablement, loin de ce qui commence à se désagréger derrière elle, se désagréger et s’assombrir tendrement pour se résoudre en une apparence de suie, une douceur de cendres ».
Nous chercherons, à la suite de la lecture de Fugitives, quelles sont nos propres fuites. C’est peut-être un des buts de ce livre que de nous ôter quelques certitudes, de nous faire croire que nos doutes, malgré l’inconfort qu’ils procurent, nous transforment en chemin, et (c’est à espérer) qu’ils nous enrichissent. Comme les personnages d’Alice Munro, nous sommes devant notre passé en fuite. « Mais si on découvre que tout a disparu ? On fait une histoire. Si quelqu’un nous a accompagné qui peut nous écouter, on se répand en lamentations. Pourtant, n’éprouve-t-on pas comme un soulagement passager, que de vieux imbroglios, ou de vieilles dettes, soient abolis ? »
Fugitives d’Alice Munro aux Éditions de l’Olivier
Traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Parution le 21 août 2008
Crédit photographique : éditions de l’Olivier
Christine Jeanney est une des rédactrices Littérature du magazine.
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