Spirits : Cent peurs et cent reproches
Par Yohann Pokorski • mer 27 août 2008 • Categorie: CinémaSortie prévue le 27 août 2008
Le remake fait partie des genres - si l’on peut appeler cela un genre - dont l’idée consiste, sans pour autant modifier l’histoire originale, à transposer cette même histoire dans des circonstances différentes, afin qu’advienne un certain effet sur le spectateur désigné : Spirits de Masayuki Ochiai ne déroge pas à la règle dans la mesure où ce dernier est le remake d’un film de fantômes teinté d’aspects de la culture thaïlandaise difficilement compréhensible par le spectateur occidental.
Aussi, le film raconte l’histoire d’un couple de jeunes mariés américains, Ben et Jane, qui partent au Japon où le jeune homme doit faire des photos de mode pour un magazine. Lors d’une petite virée en amoureux dans la région du Mont Fuji, le couple percute une jeune fille apparue soudainement sur la route. Ayant repris leurs esprits, la recherche du corps se révélera alors vaine. Jane aurait-elle rêvé ? Ou bien ses doutes et ses peurs sont-ils réellement fondés ?
Ayant ainsi défini les bases de l’intrigue, le film marque son territoire en définissant deux espaces, celui du mari joué par Joshua Jackson, déjà vu dans la fameuse série Dawson, à l’aise comme un poisson dans l’eau au milieu de la jungle tokyoïte, vaquant au quotidien de ses occupations professionnelles et personnelles ; celui de la femme, interprétée par la jeune Rachel Taylor, vue dans Transformers de Michael Bay, perdue dans un pays à la langue et à la culture peu familière et s’extirpant malgré elle du quotidien de la vie par la force de ses virées solitaires au milieu de la foule et des rues bondées de la capitale japonaise. Dès les premières minutes du film, Jane se définit alors comme le personnage sujet à se poser les questions qui n’auront de cesse de faire surface tout au long de l’histoire. Tout le contraire de Ben son mari, totalement pris dans son travail et imperméable aux inquiétudes de sa femme, si bien que s’ensuivra une dispute entre deux êtres que finalement tout oppose. Cette idée contraste avec les premières minutes du film présentant l’union apparemment inébranlable du couple.

Car, tout au long du film, et en dépit d’une réconciliation illusoire, Ochiai nous peint l’histoire du déchirement d’un couple et s’amuse à brouiller les pistes, faisant tantôt croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, tantôt nous plongeant dans la solitude des deux personnages principaux, seuls, chacun de leur côté, confrontés au retour d’une femme avec qui Ben a eu une relation dans son passé, une femme blessée, désespérée, bien décidée à semer le doute et la discorde entre ce dernier et Jane. Pourtant, le traitement de la relation entre les deux personnages principaux, sans oublier les deux amis de Ben, Adam et Bruno, se révèle comme tournant en rond, si bien que le film et sa mise en scène révèlent sans le vouloir leur manque de spontanéité, cette spontanéité qui fait la force des grands films.
La présence du fantôme de Mégumi se fait de plus en plus pressante tout au long du déroulement de l’histoire. Une impression de « trop » - ou de « trop peu », si l’on considère les relations entre les personnages - vient alors entacher ce qui aurait pu être un moment de virtuosité ; usant et abusant notamment de l’effet de surprise et de l’apparition brutale dans le dos, Ochiai parvient à faire sursauter un spectateur certes sujet à la peur, mais aussi et surtout sujet au sentiment de reproche à l’égard de la banalité et de la répétition des effets de mise en scène et de musique. Lourdeurs notables, lourdeurs insupportables, qui atteignent leur apogée lors de la scène où le fantôme de Megumi s’amuse à plonger Ben dans le noir pour mieux surprendre sa victime par l’utilisation brutale et insistante du flash d’un appareil photo improbable. Spirits n’offre donc rien de bien exaltant, se contentant de suivre à la lettre et jusqu’à la caricature les codes du genre. Ce qui aurait pu apporter un nouveau souffle au film de fantômes n’est en fait qu’un banal produit face auquel le spectateur tourne en rond, sans cesse tiraillé entre peur et sursaut d’une part, et entre ennui et déception, d’autre part.

Ce qui manque à Spirits, c’est certes la répétition, mais paradoxalement, ça n’est pas tant cela qui rend le film peu intéressant ; c’est davantage la diversité dans la répétition. Tout ce que ne fait pas Spirits, c’est de faire croire au spectateur qu’il est face à un monde où la vie est à chaque fois pareille et toujours différente. Ochiai se montre incapable de concilier l’inconciliable, incapable d’évoquer le quotidien de la vie derrière lequel chacun se cache et oublie sa singularité propre, tout en réhabilitant l’idée de changement inhérent à toute vie, ce changement qui marque la différence et la diversité de chaque homme. Toute la subtilité eût été d’être répétitif sans en avoir l’air, ou plutôt de représenter la diversité au travers du caractère répétitif des événements d’une vie. C’est précisément là que l’apparition du fantôme échoue. On pourra même dire que l’effet de cette apparition est contraire à ce qu’elle voulait faire advenir. Par la nature du traitement de l’histoire par Ochiai, le fantôme agit toujours de la même façon - ce qui témoigne de sa platitude - et ne fait qu’insérer davantage le couple dans un quotidien caractérisé de disputes, de réconciliations, de proximité. L’histoire d’amour se terminera finalement par une rupture inéluctable et pressentie dès le début du film. Rendre la rupture comme étant en dehors du quotidien, tout en l’insérant dans ce quotidien (la diversité dans la répétition en somme) tel est l’objectif inavoué et inaccompli du film d’Ochiai.
Spirits, un film de Masayuki Ochiai, avec Joshua Jackson (Benjamin Shaw), Rachel Taylor (Jane Shaw), Megumi Okina (Megumi), David Denman (Bruno), John Hensley (Adam).
Scénario de Luke Dawson.
Crédit photographique : Twentieth Century Fox
Durée : 1h30
Yohann Pokorski est un des rédacteurs Cinéma du magazine.
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