Les feuilles mortes, de Thomas H.Cook
Par @ude • sam 13 sept 2008 • Categorie: LittératureParution le 4 septembre

Les feuilles mortes de Thomas H.Cook sont noires, comme le « soleil noir de la mélancolie » du beau poème énigmatique de Gérard de Nerval.1
Si les flamboyantes couleurs de l’été indien de la côte Est des Etats-Unis sont évoquées à plusieurs reprises dans le roman, c’est comme traces d’un passé entièrement révolu, le temps de la vie paisible, proche d’une certaine idée du bonheur, que menait le héros, Eric. Héros et narrateur, il nous livre une vision intensément noire de la vie à travers son récit autobiographique. Profonde noirceur et immense tristesse se répandent inéluctablement comme l’eau d’un fleuve quittant son lit sans violence, s’infiltrant partout et que rien ne peut arrêter. Sauf qu’ici, c’est une eau corrosive qui ronge et qui détruit Eric et les siens. C’est un peu la version middle-class américaine de Family life , sans psychodrame, mais d’une violence d’autant plus forte qu’elle est sans éclats. Elle est là, c’est tout, et cette seule présence suffit à faire œuvre de destruction.

Propriétaire d’un magasin de photo dans une petite ville de la côte Est des Etats-Unis, Eric vit dans une jolie maison de la classe moyenne, en famille, avec sa femme Meredith et leur fils Keith. Il a construit son univers familial et professionnel à coups de valeurs sûres, qu’il croit inébranlables. Cet univers devient un peu anxiogène à force de vouloir être trop idyllique, presque factice, comme dans The Truman show de Peter Weir. De fait, l’édifice bâti par Eric est d’une solidité trompeuse. Dès la page trente-deux, les premières fissures apparaissent : « J’allai me recoucher, à présent parfaitement réveillé, étrangement mal à l’aise, incapable de chasser le doute qui venait de surgir dans mon esprit. Ce doute minait tout à coup mes certitudes, comme si sous les fondations de ma vie, je sentais la terre trembler. » C’est ce traitement du doute si l’on peut dire qui fait l’intérêt de ce roman et lui donne son caractère moderne et très littéraire pour un polar. En effet, l’intrigue policière n’est qu’un prétexte, comme souvent dans les polars qui racontent quelque chose et qui ne sont pas une simple mécanique narrative. Le roman est le récit rétrospectif de ce que le narrateur et sa famille ont vécu quelques années auparavant, le nœud de l’histoire étant la disparition d’une enfant de huit ans, dont Keith, le fils du narrateur était le baby-sitter occasionel. Cette introspection rétrospective est appuyée par les analyses qu’Eric consacre à la représentation de la réalité : il développe et encadre des photos, en décrypte le sens de quelques unes pour nous ses lecteurs, exactement comme un historien interprète la réalité passée à partir des documents.
Est-ce parce que Cook est un ancien professeur d’Histoire qu’il s’est attaché à concevoir une intrigue basée sur l’interprétation de signes ? Il y a chez Eric un petit quelque chose du Swann de Proust dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs . Comme Swann qui interprète tous les faits et gestes d’Odette, sa maîtresse, comme autant de signes révélateurs de son infidélité supposée, Eric est rongé de l’intérieur par un poison qui chez lui est protéiforme : le doute envers son fils, ensuite et parallèlement la jalousie envers sa femme, enfin un terrible soupçon envers son propre père et son propre frère. Sombre, très sombre et triste, si triste histoire de famille !
C’est un roman qui donne une vision du monde aussi absolument triste et désespérée que ceux de David Goodis et de Jim Thompson ou que le film d’Erik Zonca, La vie rêvée des anges. La différence, c’est que chez les trois premiers le poison de la noirceur vient beaucoup du monde, alors que chez Thomas H.Cook, le poison est à l’intérieur, comme un Alien, auquel le héros fait d’ailleurs référence : « Le soupçon est un acide. Il ronge tout ce qu’il touche… Ce soir-là, je regardai une rediffusion d’Alien. Dans une scène, le monstre vomit un liquide si corrosif qu’il troue un étage de la station spatiale, puis les suivants. Le soupçon est identique, il détruit la confiance niveau par niveau. Et creuse toujours plus profond. », page quatre-vingt-dix-huit. Eric qui nous raconte cette histoire sinistre va méthodiquement s’employer à descendre un à un les étages, jusqu’au dernier sous-sol, niveau « malheur absolu-vie foutue-point de non retour ». C’est lui qui fait exploser son univers familial parce qu’il est envahi par le doute, qui se transforme en soupçon (s). Le style des descriptions est calme, le ton uni, presque détaché, et si l’effet visé est de provoquer un sentiment de malaise vaguement nauséeux chez le lecteur, c’est totalement réussi.
Il y a un autre personnage avec lequel Eric a un point commun, c’est le narrateur de La Modification de Michel Butor. Si vous avez lu ce livre, vous vous souvenez que tout ce « nouveau roman » est écrit à la deuxième personne du pluriel. Eric, le narrateur des Feuilles mortes entrecoupe lui son récit à la première personne de passages où il s’exprime à la deuxième personne du pluriel. Il s’adresse en fait à lui-même, poussé sur la pente de la schizophrènie parce qu’il a fait voler en éclats la réalité en laquelle il croyait dur comme fer. Le livre est construit sur l’alternance des deux récits, celui du « je » et celui du « vous » et joue avec cette double instance. On devine dès le début que c’est Eric qui nous parle dans les deux cas. Son « je » nous raconte l’histoire passée : c’est simple et il y a là l’intrigue principale et deux intrigues secondaires. Le récit du « je » développe la citation mise en exergue :
« Repars à zéro, dit le maître.
Prends ce qu’il y a autour de la maison.
Que ce soit simple et triste. »
Stephen Dunn,
La visite au maître
Son « vous » en revanche joue avec le lecteur et s’amuse à le désorienter, jusqu’à la révélation finale.
Un polar très littéraire, donc, voire cérébral dans sa construction, un peu comme un jeu de logique, implacable. Un polar que l’on n’arrive pas à trouver excellent paradoxalement parce qu’il réussit trop bien à créer un vrai malaise chez le lecteur. C’est tout sauf gai. A lire, mais uniquement lorsque vous êtes en super forme !
Les feuilles mortes, de Thomas H.Cook
Editions Gallimard. 2008.
Collection Série noire, Thrillers. 288 pages
Traduit de l’américain par Laetitia Devaux.
Crédit photographique: Editions Gallimard.
Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
El Desdichado, Les Chimères. Poésies et Souvenirs.
Collection Poésie/Editions Gallimard. [↩]
@ude est une des rédactrices Littérature du magazine.
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